samedi, 12 mai 2012

A propos de Jospin

Ces derniers temps, on entendait le sortant et sa clique de perroquets dauber avec leur habituelle élégance sur le retrait politique de Lionel Jospin après sa défaite de 2002. Comme quoi la droâte a, contrairement à ce qu'on pourrait penser, parfaitement compris qu'elle vient de se prendre une raclée face à François Hollande.

Ca lui a assez été reproché, à l'austère Kismar, de s'être "retiré de la politique" au soir même de la défaite, laissant son parti dans la panade. On n'abandonne pas le navire etc. Eh bien si.

Il n'a pas abandonné le navire pendant le naufrage, mais en bon capitaine, après celui-ci. Oh ce n'était pas très sympa pour les copains, pas très responsable, très orgueilleux. Eh bien oui. Où est le mal ?

A sa place j'aurais fait exactement pareil - on ne me l'a pas demandé, ça tombait bien. Vous préférez le borgne? Très bien, gardez le!

Vous l'avez préféré, c'est votre droit, démerdez vous. La  politique n'est pas censée être un sacrifice. Si vous êtes trop cons, tant pis pour votre gueule. Et comme Ponce Pilate, s'en laver les mains.

Ces petits merdeux de l'UMP qui reprochent à Jospin d'avoir eu de l'orgueil et de la dignité. Ceux-là mêmes qui prétendument vénèrent de Gaulle, allez comprendre. De Gaulle a attendu en vain qu'on vienne le supplier de revenir, sans plainte ni jérémiade. Personne n'est venu, tant pis.

Pareil pour Jospin, il a sans doute cru qu'on viendrait le supplier et personne n'est venu, il a ravalé son orgueil. Avait-il raison d'avoir de l'orgueil ? A cette question je ne répondrais pas. Je préfère en tout cas l'orgueil à la mesquinerie.

Et pour les autres, ses camarades? Ils étaient, je crois, majeurs et vaccinés. Ils ont tant bien que mal affronté la défaite, l'ont patiemment digérée, les uns ou les autres. Et parmi eux, sans la ramener, il y avait François Hollande, parmi d'autres à recoller les morceaux, et seul dans la rumeur du parti, marchant plein d'un juste orgueil à la victoire à laquelle avait rêvé l'orgueilleux Lionel Jospin.

Car s'il y a une chose que je dénie à M. Hollande, c'est bien sa prétendue modestie. Je n'aurais pas voté pour un homme qui n'aurait cru en son absolue supériorité sur chacun de ses adversaires.

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mercredi, 09 mai 2012

Nous étions les plus nombreux, merci !

Un billet pour faire chier, enfin non, je ne crois pas que cela fera chier, je veux dire les Nauher, leurs copains néo-jérémio-fascistes à cervelle d'huitre de Cancale, etc. Bon, ce n'est pas le but d'ailleurs, les faits se suffisent à eux-mêmes.

Donc, venons-en au fait : merci à M. Hollande, président élu, de l'avoir été ! Je l'ai élu à quatre reprises, des primaires au second tour de la Présidentielle. Et ô miracle, il est élu, nous avons été - mon appel a été entendu, louées soient les forces de l'esprit (lequel souffle où il veut, morveux que vous êtes, Nauherillons, drôles, cuistres très-rôtis Sorbonicoles et tutti quanti !) - nous avons été les plus nombreux.

Ains donc, il est élu, et ce qui est bon, la campagne fut belle, et elle est victorieuse, cela ne gâche rien. Pour ce, merci à ce cher homme - il va nous coûter - merci à vous, François Hollande, de donner à geindre à toutes sortes de joyeux-plaisants, à récalcitrer à ceux à qui on ne la fait pas, etc.

Et même, tiens, depuis le résultat du 1er tour, j'ai décidé de m'encarter au PS, parce que ce bonhomme me plait. Intelligent, au-dessus du lot, moqué et craché comme il se doit par les médiocres. Et en plus il sera fichu de réussir, de foutre en l'air l'UMP et sa cohorte de ratés en manque de chef charismatique. Et bientôt la blondinette à son papa.

Allez hop, s'il fait tout ça, je revote pour lui en 2017. Et s'il le fait pas, je revote pour lui quand-même. Pour faire chier Nauher et les autres vilains pas beaux.

Amen!

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lundi, 23 avril 2012

La voie de l'honneur

J'aime la France, qui s'enfonce dans un fascisme qui ne dit pas son nom. J'aime la France, toute aveuglée de haines et d'angoisses, la France qui s'apprête peut-être pour sa ruine à embrasser un Guide au si délicieux "charisme". La France qui entendra peut-être celui qui a choisi la seule voie de l'honneur. François Hollande, le "petit président du Conseil général de Corrèze", celui qui, parait-il, ne payait pas de mine et qui est aujourd'hui dans la République le dernier rempart à ce nouveau fascisme si merveilleusement "tendance" que portent aussi bien Nicolas Sarkozy que Marine Le Pen.

La voix de l'honneur est parfois une voix ténue, vibrant à peine, une voix dont la portée nous dépasse ainsi sans en avoir l'air. Ecoutez-la.

Il faut suivre Hollande comme il fallait suivre de Gaulle le 18 juin 1940. Vous m'avez bien lu.

Les armes n'ont pas porté le fascisme au pouvoir mais les urnes et la crise. Fuyez ceux qui vous promettent un monde nouveau sur les ruines de l'ancien. Cette promesse de Sarkozy et Le Pen a un nom et un seul : la peste brune est cette fois à nos portes.

L'Europe est en crise et la ruine promise, nous pouvons avoir la ruine et le déshonneur.

Je voterai François Hollande le 6 mai et j'invite chaque lecteur à écouter avec attention ses discours dans les jours prochains. Ces discours qui font si peu appel à nos passions - passion : autre nom de la souffrance - sans ignorer les souffrances de la France en crise. Ces discours qui depuis un an n'appellent pas à une renaissance mais au "redressement". A l'honneur de la République, à l'honneur de la France.

Je sais ce que ce billet a d'emphase, mes yeux sont humides hélas en l'écrivant et j'espère que François Hollande ne tremblera pas, que son regard restera ferme et droit comme il l'est depuis des mois en ne disant rien d'autre que ceci.

La voie de l'honneur est toujours possible. Un seul bulletin nous l'offrira le 6 mai. Je ne m'adresse pas à ceux qui ont voté Le Pen, s'ils l'ont fait en connaissance de cause, mais à ceux qui ont voté pour le sortant et qui ignorent peut-être encore qu'ils ont voté pour Le Pen, qu'ils n'ont pas voté pour la République, qu'ils n'ont pas voté pour la Loi mais pour une nouvelle loi qui se cache de moins en moins et qui entraine le pays dans le déshonneur.

Je m'adresse à ceux qui sont de droite, Sarkozy a tué la droite comme Pétain a failli tuer la France pour la sauver dans une obscure renaissance. Il n'y a plus de droite, il n'y a que deux extrêmes droites aujourd'hui en France.

Souvenez-vous de la façon dont fut traité de Gaulle par le gouvernement de Vichy, observez l'attitude de l'Etat UMP et ses affidés. De Gaulle n'était que colonel quant il décide le 6 juin 1940 de rejoindre la France libre. Je crois savoir qu'on regardait avec hauteur ce petit colonel.

Je voterai François Hollande le 6 mai 2012. Soyons nombreux, soyons les plus nombreux.

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vendredi, 23 mars 2012

La voix de Péguy

Il y a quelques jours, je lisais à mes drôles quelques lignes de l'Argent de Péguy. J'aime beaucoup, c'est très beau, et en le leur lisant je me disais que c'était aussi pas mal de conneries.

Péguy n'aime pas la grève, Péguy, je pense, n'aime pas le syndicalisme. Péguy rêve une aristocratie du peuple qui est celle d'un peuple instruit. Mais tout le peuple n'était pas Péguy et Péguy n'était pas tout le peuple.

Si Péguy était de notre monde aujourd'hui - oh, il l'est va, puisqu'on le lit encore - il mépriserait le peuple parce qu'il le trouverait bourgeois. Eh ma foi, je ne suis pas loin d'être d'accord, mes élèves de banlieue ne sont pas de la bourgeoisie mais ont une mentalité bourgeoise, à bien des égards.

Pourtant je maintiens que Péguy dit très bien pas mal de conneries.

 

Hier et avant-hier, revenu de mon échec à l'agrégation, j'ai participé - hasard du calendrier - à un congrès académique du syndicat d'enseignants dans lequel depuis mai dernier j'ai décidé de militer. Je n'avais jamais assisté à un congrès académique, je dois dire qu'avant septembre dernier je n'avais pas grande idée de ce que pouvait recouvrer l'action syndicale.

J'ai toujours été solidaire des luttes "misérables" des collèges où j'ai enseigné, mais de mon propre chef, pensais-je, je refusais de m'aliéner à quelque organisation que ce fut. Un homme libre, un anarchiste. Un imbécile surtout.

L'an dernier, à la fin de l'année, j'ai été confronté à un chef d'établissement qui ne se distinguait pas par sa droiture, c'est à ce moment que j'ai dû faire appel à un délégué syndical alors que tous les collègues ou presque me lâchaient avec toute la compassion que vous imaginez - et dont je n'avais que foutre.

Dans la foulée je me suis syndiqué et à la rentrée j'ai décidé de militer dans mon collège, ce qu'on appelle animer le S1 c'est à dire à l'échelon établissement. L'échelon départemental juste au dessus est désigné S2 - les Yvelines - puis vient l'échelon académique (S3) enfin l'échelon national (S4).

Péguy aurait détesté ces sigles, c'est dit. Je préfère parler de section, peu importe.

Revenons à notre congrès.

Cela se déroulait au lycée Maupassant (sic) de C..., dans les Hauts-de-Seine - Maupassant aussi n'aurait pas aimé que nous nous réunissions sous son nom. Nous étions une centaine, de tous âges. Aucun de nous ne ressemblait à une couverture de magazine, à l'humanité des clips publicitaires, ni moches ni beaux, c'est à dire plutôt moches et plutôt beaux en vérité.

Devant nous il y avait les rapporteurs académiques, pas toujours les mêmes - souvent - que le courant minoritaire chipoteur a appelés "la direction". Derrière eux le vidéoprojecteur projetait un diaporama en boucle que personne ne regardait avec les titres des 4 thèmes.

On nous a surtout distribué les rapports repris par la commission de la semaine précédente et les documents d'amendements. Chaque ligne des rapports était numérotée. Les passages modifiés ou ajoutés mis en gras, des passages barrés.

Vraiment du beau travail. Les rapporteurs présentaient le dossier, puis on enregistrait les interventions à venir des congressistes, chacun prenait la parole à son tour puis les rapporteurs tâchaient de répondre ou parfois ne répondaient pas. Rares étaient les congressistes à commencer par féliciter les rapporteurs de leur important travail, mais il y en eut. Les réparties des rapporteurs n'étaient pas toujours très amènes, acerbes avec les pinailleurs habituels du courant minoritaire, et parfois exaspérés aussi par les bleus - agressifs aussi d'autres fois, se pensant injustement mis en cause...

Puis il y avait les votes, à main levée, pour ou contre tel ou tel amendement, pour le texte du rapporteur, etc. Un seul des votes de rapport aura été - après débat et corrections mineures - aura été voté à l'unanimité totale, suivi d'une salve nourrie d'applaudissement et j'y reviendrai.

Avant cela, au cours d'un débat sur un point très technique - mais tout était très technique et j'ai envie de dire, religieux - une intervention a suscité les applaudissements spontanés.

Les casse-couilles attitrés réclamaient un amendement proposant l'accès à la VAE pour les militants en décharge complète - très rares dans l'enseignement en réalité. VAE est un sigle pour validation des acquis de l'expérience.

Le débat était vif, technique comme je l'ai dit, et j'avais bien du mal à me faire une opinion. Et puis un type au fond de la salle, debout, la trentaine, cheveux blonds-roux et blouson de cuir brun a pris la parole, sans micro, en interpellant celui ou celle qui venait de réclamer l'amendement litigieux.

On voyait que ce n'était pas le bonhomme à prendre la parole à tout bout de champ, c'était la première et la dernière fois qu'il la prenait d'ailleurs, mais ce n'était pas un bleu.

Il a dit qu'il refusait cette idée, il a parlé de son père ouvrier, qui avait milité dans un syndicat pendant de longues années. Et puis il a repris le chemin du turbin, comme simple cheminot. Après lui est venu un autre gars, au syndicat, et quand il a cessé à son tour, le patron l'a repris comme cadre pour bons et loyaux services.

Alors, Julien - c'est le nom de ce jeune homme que nous écoutions tous - a dit bien fort : "Je refuse qu'on valide les années de militantisme, je refuse au nom de mon père cheminot, militer c'est un engagement, pas un moyen de promotion."

Puis il s'est tu et quelqu'un a commencé à applaudir, puis toute la salle.

 

Et voilà, c'était comme ça le congrès - j'allais écrire le conclave, comme un quinqua l'a dit en rigolant, sans méchanceté - , quand on a élu les délégués.

Pendant tout le congrès il était question des mandats, le précédent mandat du syndicat et celui qu'on était chargé de voter. Je vous l'ai dit, c'était très religieux et Péguy aurait eu tort vraiment de dire du mal de nous.

A la fin du congrès aussi nous avons applaudi, pour remercier le travail de chacun - commencé à l'heure, fini à l'heure.

Avant, je l'ai déjà dit, un vote à l'unanimité a suscité les applaudissements de tous. C’est lorsque nous avons voté les mandats pour le thème N°1, après les trois autres. C'était le thème entièrement dédié à la "pédagogie". Le seul que nous ayons voté à l'unanimité donc. Y compris les chieurs du courant ultra.

Il y avait un point que ce courant voulait amender, mais le rapporteur - une femme - a refusé, et c'est ce qui a prévalu, c'est justement pour ce thème N°1, intitulé: "Un second degré pour la réussite de tous".

La première partie donnait comme ambition au "système éducatif" de "répondre aux besoins de la nation et des individus".

Le courant minoritaire voulait enlever "nation" et mettre "intérêt général". La secrétaire académique n'a pas cédé, le mot "Nation" est resté.

 

Péguy a joint sa voix à notre mandat. A la noblesse de notre mandat.

22:16 Écrit par Tangleding (Webmaster) | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) |  Imprimer

dimanche, 26 février 2012

Le journaliste, la langue et la mort

P1030807.JPG

Il y a quelques jours, j'entendais un journaliste parler de ce jeune confrère de 27 ans qui venait de "trouver la mort".

"Trouver la mort", quelle évidence tout à coup. Non pas au sens où il l'aurait cherchée, disons pas particulièrement - autant qu'on espère y échapper.

Mais trouver la mort, j'ai trouvé à cette expression une simplicité de bon aloi, pour signifier qu'en dépit des circonstances a priori dramatiques, en dépit de la jeunesse du disparu, la chose allait de soi : mourir, quand vient le temps.

Quelques mots pour le reporter Remi Ochlik et ceux qui le pleurent, pour ces syriens anonymes et leurs proches. Quelques mots pour la beauté de la langue, même journalistique, parfois.

01:20 Écrit par Tangleding (Webmaster) dans Notre Sainte-Mère la Langue | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) |  Imprimer

lundi, 20 février 2012

Absinthe 2012

Affiche ABSINTHE 2012.jpg

En exclusivité pour Sophie, l'affiche de campagne officielle avec le slogan de la candidate ! En 2012, votez Absinthe pour une France qui retombe sur ses pattes et une économie qui ronronne : la croissance est au bout des moustaches !

Absinthe présidente, vive la France, vive la République !

 

Allons enfants de la patriiie,

Le jour de gloire est arrivé !

Contre nous de la gent canine,

Le grattoir sanglant élevé!

Entendez-vous dans nos campagnes

Mugir ces féroces mâtins

Ils viennent jusque dans nos pattes

Egorger nos patés, nos croquettes!

 

 

Aux armes, nobles félins,

Formez vos bataillons

Miaulons, miaulons

Qu'un lait très pur,

Abreuve nos sillons!

00:49 Écrit par Tangleding (Webmaster) | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) |  Imprimer

mercredi, 08 février 2012

"Et je contemplai la véritable mer"

Pour Ph.

"Déjà c'est avec d'autres yeux que je considérai la mer. Je la savais capable de trahir la généreuse ardeur de la jeunesse, aussi implacablement qu'elle avait, sans souci du bien ou du mal, trahi la plus basse rapacité ou le plus noble héroïsme. Ma conception de sa magnanime grandeur avait vécu. Et je contemplais la véritable mer, la mer qui se fait un jeu des hommes jusqu'à briser leurs cœurs, et qui use les robustes navires jusqu'à la mort. Rien ne peut émouvoir l'invincible amertume de son âme. Ouverte à tous et fidèle à personne, elle exerce son charme à défaire les plus braves. Elle ignore les liens de la foi donnée, la fidélité à l'infortune, à la longue camaraderie, à la longue dévotion. Grande est l'offre de sa perpétuelle promesse ; mais l'unique secret de sa possession, c'est la force, la force - la force jalouse, et toujours vigilante, de celui qui détient sous son toit un trésor convoité."

Joseph CONRAD, Le Miroir de la mer (édition Sillages, p. 220)

Traduit de l'anglais par G. Jean AUBRY

 

 

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lundi, 06 février 2012

Après le pont, tu verras une ville (9 - et fin.)

*

**

Le soleil, à travers les volets clos, me réveilla. J'étais seul dans la chambre, il n'y avait pas un bruit dans la maison. Je me suis levé, un peu étourdi, je me suis habillé. J'ai senti des courbatures en descendant les escaliers, puis j'ai compris, après avoir appelé, que la maison était vide. J'ai fait quelques pas dehors, et j'ai pris le chemin qui descendait vers la rive, et qui traversait le bois, vers le ponton abandonné.

Un homme, au bout du ponton, me tournait le dos.

Je m'approchai de lui lentement, mais je m'arrêtai à dix mètres de lui. Je le connaissais, mais cela remontait très loin, comme si j'avais revu un ami d'enfance. Nous sommes restés longtemps ainsi, dans le soleil de ce matin de printemps, lui qui regardait le fleuve, moi qui le regardais.

Après un long moment, j'ai entendu sa voix, une voix restée dans mes souvenirs,  et cette voix disait :

- Mais au réveil brusquement j'ai regardé l'horloge...

Je connaissais ce poème. J'ai murmuré pour moi-même :

-... et je me suis rendu compte que le temps avait passé.

Un homme m'avait dit ce poème, autrefois, dans une autre vie.

- Le matin où vous êtes partis nous sommes entrés dans votre bureau, et nous avons vu toutes les pages blanches, alors nous avons compris.

Il a dit ça sans se retourner. Je le fixais toujours. Il y eut encore un silence, et le bruit du vent.

J'ai entendu à nouveau sa voix calme :

- Ainsi vous vous êtes caché ici, loin du monde, pendant toutes ces années...

Il me tournait toujours le dos. Cette silhouette, ce poème, cette voix...

- Monsieur le directeur ... ?

- Tu te trompes, mon ami.

A ce moment, il s'est retourné, il est resté me regarder longtemps dans les yeux. Ce n'était pas le directeur.

- Tu ne me reconnais pas ?

Oui, je le reconnaissais, c'était l'homme qui m'avait aidé dans la rue, mon collègue, mon ami. Mais il avait vieilli.

- Qu'est-ce qui s'est passé ???

- Monsieur le directeur a pris sa retraite, il y a des années.

- Et elle ??? Où est-elle ??? Et les autres ???

- Partis depuis longtemps. Tu ne t'en souviens pas ?

Je m'en souvenais maintenant, les longues années passées ici, nos aînés que nous aimions comme nos parents, partis avant nous, et notre séparation après des années de bonheur. 

Alors, j'ai couru vers lui, comme pour le pousser dans le fleuve, il a eu un mouvement de recul quand je suis passé à côté de lui, je me suis mis à genoux, sur le bord du ponton, et j'ai regardé mon visage dans le fleuve. Moi aussi, j'avais vieilli. J'ai baissé la tête, et j'ai fermé les yeux. Après un long moment de silence, j'ai entendu à nouveau sa voix dans mon dos.

- C'est pour cela que nous avions besoin de toi.

La tête toujours baissée, je me suis entendu dire, la voix mêlée de sanglots :

- Mais qu'est-ce que je pouvais faire ? Qu'est-ce que je pouvais faire ?

Je l'ai senti s'approcher, poser la main sur mon épaule.

- Nous pensions que tu saurais le faire. Mais tu as préféré fuir et te cacher, vivre ta vie insouciante, en regardant couler le fleuve. Nous pensions que tu saurais le faire.

Alors j'ai tourné la tête, et je l'ai regardé. Sans doute a-t-il lu dans mon regard l'incompréhension, et il a rajouté, en montrant le fleuve du doigt :

- Immobiliser le temps, avec des mots.

J'ai tourné la tête à nouveau vers le fleuve, et à nouveau j'ai regardé mon visage qui se reflétait dans l'eau.

- Tu aurais pu décrire ce que tu voyais, parler des autres, trouver la beauté de ce monde, ouvrir des portes dans nos vies fermées. Au lieu de cela, tu as préféré fuir ton travail, fuir les autres. Et tu t'es endormi dans le sommeil du temps.

J'ai refermé les yeux. Je savais qu'ils voulaient cela. Alors j'ai crié vers le fleuve :

- Mais je peux encore y arriver ! J'ai encore le temps ! Je vais tout recommencer, je ne perdrai plus de temps !

J'ai senti sa main qui quittait mon épaule.

- En réalité, j'ai toujours su que tu étais venu vivre ici, la maison dans les bois au-delà du fleuve, ton goût pour la solitude, ta peur de vivre aussi... Et puis le temps a passé, on n'a pas cherché à te retrouver, on t'a oublié.

Je me suis allongé sur le ponton. Je sentais le bois sous ma tête, et le soleil sur mon visage.

- Et ce poème, le connais-tu ?

" C'est près de la mer que je suis né,

dans la ville que j'ai souffert parfois, et prouvé ma valeur,

et c'est au bord du fleuve que j'ai vécu, et aimé.

A présent, je dois aller dans les montagnes, pour toujours."

Je suis ton ami, je t'aiderai, je ferai la route avec toi. C'est ce que je suis venu te dire aujourd'hui.

 

Puis il m'a tendu la main pour m'aider à me relever.

L'été arrivait. Nous avons pris la route, et quand l'un était fatigué de conduire, l'autre le relayait ; alors il sortait du sommeil, content de voir que le paysage avait changé, et que l'on avait déjà fait un bon bout du chemin.

FIN

 

 

 

 

dimanche, 05 février 2012

Après le pont, tu verras une ville (8 - et bientôt la fin!)

Le temps a passé. J'ai pris un ton sec avec les gens. J'ai changé de vêtements. Je me suis fondu dans la masse, je me suis habillé comme eux. On m'a vu, la mine basse, m'insérer dans le flot des passants, devenir un rouage, et marcher en évitant de heurter les autres. J'ai pris un logement : j'étais un jeune adulte qui vivait en ville et qui allait au travail. Je n'avais pas à me plaindre : ce n'était pas l'usine. J'ai continué d'y aller, sans trop savoir ce que j'avais à faire, mais depuis ce jour où mon collègue m'avait demandé si je m'en sortais, on ne me posa plus de question. Il venait chaque matin me saluer, posait un gobelet de café sur mon bureau puis il s'en allait sans rien dire. Je revis très souvent la fille, mais lorsqu'on se croisait, on ne se parlait pas : on se regardait simplement. Comment la décrire ? Je ne sais pas. J'étais incapable de dire si elle était belle ou si elle ne l'était pas. Je revis également l'enfant marcher dans la rue : à chaque fois, il avait grandi. C'est vrai que le temps passait vite, et lorsque je revis le docteur pour une visite de routine, il me dit qu'il était temps d'arrêter de fumer pour ne pas abréger le nombre de mes jours. Je m'étais habitué à mon bureau, et à la vue aussi, avec la ville et le pont. Je m'endormais dans le sommeil du temps.

Il y eut des centaines, des milliers de matins, et un jour, il y eut un matin.

- Le directeur passera te voir tout à l'heure pour savoir où tu en es.

C'est mon collègue qui me dit cela, ce matin-là, en posant le gobelet de café sur mon bureau, puis comme chaque matin, il s'en alla sans rien dire. C'était un matin au ciel neigeux, et en-dessous du ciel blanc, la ville et le pont restaient figés. J'avais oublié que l'on me demanderait de rendre des comptes un jour, et je n'avais pas avancé, j'en étais au même point qu'en arrivant. Que se passerait-il quand on s'apercevrait que je n'avais pas commencé ? Plus pur encore m'apparaissait le papier blanc, toutes ces feuilles vierges, sous ce ciel de neige. Je restai seul avec mon angoisse, épiant les pas du directeur dans le couloir, redoutant le moment où je serais découvert. Mais peut-être s'il neigeait le directeur ne viendrait pas ? Peut-être s'il neigeait les choses qui devaient arriver n'auraient pas lieu ?      

Après un long moment, j'entendis la porte s'ouvrir.

- Viens, il faut y aller.

C'était la fille, et je la suivis aussitôt. Elle se mit à courir dans le couloir vers la sortie, vers la porte coulissante, et je la suivis en courant. Sa voiture était garée devant la porte, elle m'ouvrit la portière passager, et démarra la voiture, et força les changements de régime pour prendre de la vitesse.     

Je me sentis soulagé de partir, mais j'avais peur aussi. Elle fixait la route, les mains fixées sur le volant, le visage inexpressif, dépassant dès qu'elle le pouvait.      

- Où on va ?

J'ai dit ça d'une voix faible, en tournant la tête vers elle, comme si je venais de me réveiller. Brusquement, elle hurla de rage, je tournai la tête vers la route, et je vis le pont apparaître : il était levé. Elle mit un coup de volant à droite, freina d'un coup sec, et gara la voiture sur le côté. Elle me dit de la suivre et descendit vers le chemin de halage, en courant. Je la suivis comme je pus, et pendant notre course, le ciel blanc fit place à un soleil d'hiver, plus puissant et plus chaud de minute en minute. Après un moment, on s'arrêta de courir, et elle me montra la grève : on pouvait rejoindre l'autre rive à la nage. On dut laisser toutes nos affaires sur la grève, et l'on se plongea nus dans le fleuve. Il fallut nager longtemps. La nuit tombait, je me retournai, et je vis un homme allongé sur la grève : je le montrai du doigt à la fille en criant et en riant. L'homme dut nous entendre, il se releva et s'en alla. Sur l'autre rive, il n'y avait pas de plage, mais un ponton abandonné : je me hissai le premier puis je lui tendis la main. Nous avions froid, nous étions trempés. Elle me montra du doigt en tremblant une maison plus haut dans les bois, dont une fenêtre était allumée. Un chemin montait vers la maison, traversant le bois, j'ouvris le portail et frappai à la porte avec appréhension.

Un homme et une femme plus âgés que nous nous ouvrirent. Je leur expliquai tout. Ils comprirent et nous firent entrer. Ils nous donnèrent de quoi nous vêtir, de quoi manger, ils nous dirent qu'ils avaient été dans notre situation autrefois, qu'ils étaient passés par là : il y avait des années, ils avaient aussi traversé le fleuve à la nage, et ils s'étaient installé ici. Ils nous proposèrent de dormir chez eux. Ils nous donnèrent une chambre. Ce fut la nuit de l'amour, qui fait perdre les repères et oublier le temps.

 

 

Et le silence

Je n'écris presque plus. Est-ce que je n'ai plus rien à dire ? Est-ce que j'ai réalisé, enfin, que je n'avais en vérité rien à dire et n'écrivais jamais que pour l'ignorer ?

Ce n'est pas cela. Je n'ai pas "jeté l'éponge", je suis toujours là et je dois encore me dire. Me dire sans ce "je" de l'autofiction, me dire sans ce "je" ou cette absence de "je", même, où rien ne s'entend que cette envie de s'écrire comme si ce "je" avait, on ne sait comment, la moindre importance.

Mais ce n'est pas cela. Me dire en ne disant que le monde à travers un usage de la langue qui ne se donnerait pour rien d'autre que ce qu'il dit.

Le récit ne suffit peut-être plus. La poésie ? Trop loin. Le théâtre alors, en travaillant, beaucoup.

Réduire le bavardage, le faire disparaître, ne garder que des paroles absolument nécessaires et le silence toujours nécessaire.

00:40 Écrit par Tangleding (Webmaster) | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) |  Imprimer

mercredi, 01 février 2012

La vie confuse

Il regarde les titres du Monde, il le fait toujours.

Il me dit : il y en a deux, c'est normal ?

(deux exemplaires du Monde, l'un sur l'autre)

Je savais qu'il allait me poser la question, probablement.

La réponse avait tourné dans ma tête pendant qu'il faisait passer les courses de la cliente qui me précédait.

Je pensais : "Oui, c'est à dessein..."

Le dire comme ça, comme dans un film de Rohmer, aucun mot au hasard, que ce soit beau. Comme un cadeau, aussi. Au lieu de dire : "Oui c'est exprès."

Je pensais à mes drôles qui pleurnichent quand je leur fais écrire : "Prend son essor." Ou je ne sais quel autre mot, qu'eux ne connaissent pas et qu'il faut expliquer, et toujours ils me demandent : "On peut écrire le mot simple?" Le mot qu'ils connaissent déjà, que je ne leur apporte pas.

Là c'est différent, ce jeune homme connait "à dessein" mais je trouve plus beau de m'exprimer ainsi, comme je trouve beau qu'il lise les titres du Monde quand le Monde débarque sur le tapis roulant de sa caisse, imperturbablement, comme si je n'étais pas là, comme si plus personne n'était là que lui et les titres de la une du Monde.

Donc je dis, quand il me pose la question :

"Oui, c'est à dessein."

Il passe le reste après avoir lu les titres, il se tourne vers moi, me demande si j'ai la carte U - mais là, je ne l'ai pas.

Et puis il me demande : "Vous allez bien ?"

Il me connait, il a remarqué, je pense, que je m’arrangeais toujours pour mettre le Monde de façon à ce qu'il ait du temps pour lire les titres, soit au début soit à la fin.

Je vais bien, je le lui dis, retourne la question. Il va bien.

Je lui demande à quelle heure il finit, ce soir - torride. Vingt heures et quart.

Il me demande :

"Vous êtes employé de bureau où vous travaillez chez vous ?" (je crois, je ne comprends pas pourquoi il pose la question ainsi).

Je m'enferre dans une explication confuse: "Entre les deux..." Avant de préciser :

"Je suis enseignant."

Alors il a éclaté de rire, ensuite il a dit quelque chose comme "Vous travaillez à heure fixe. Alors."

J'ai dit : oui et non, que je travaillais avec des horaires et aussi chez moi, c'était confus.

Ce n'était plus "à dessein", les mots, il m'a demandé aussi ce que j'enseignais.

J'ai dit : les lettres, le français.

Il connaissait un peu, il a poursuivi :

Anciennes ou modernes ?

J'ai dit modernes, oui, modernes. On doit dire plutôt "classiques" quand ce n'est pas modernes.

Je n'ai pas su comment formuler une question pas trop intrusive pour prendre en compte son distinguo.

Ensuite j'ai récupéré ma monnaie, il m'a souhaité bon courage, je lui ai souhaité bon courage et il a fait passer les courses de la cliente suivante.

Je suis rentré avec mes courses en pensant à la confusion des mots, des paroles, de la vie. A ce désir aussi de choisir pourtant les mots à dessein, et dire la confusion sans confusion.

21:55 Écrit par Tangleding (Webmaster) | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) |  Imprimer

mardi, 31 janvier 2012

Après le pont, tu verras une ville (7)

- Où étiez-vous hier ? On vous a cherché partout !

J'essayais de parler mais rien ne sortait de ma bouche. Je voulais lui dire qu'il m'avait donné ma journée, qu'il m'avait dit que je commençais le lendemain à 8 heures, mais je restais assis sur la chaise en face de lui pendant qu'il cherchait un dossier sur son ordinateur en maniant sa souris fébrilement.

- Vous croyez peut-être que l'on va payer un jean-foutre ! Ah, vous pouvez dire merci d'avoir du travail, ne vous plaignez pas !

J'avais l'impression d'être dans un cauchemar et de le savoir, mais de ne pas réussir à ouvrir les yeux pour me réveiller.

- Hein, petit imposteur, tu crois que je ne sais pas où tu es allé hier ? On t'a vu avec elle, la vidéo tourne sur internet depuis hier ! Alors c'est pour bientôt les enfants ? Quoi ? Tu as peur des enfants ?

Et puis je me suis réveillé quand le directeur allait devenir violent.

Il était 5h21 sur mon portable. Je suis resté longtemps éveillé, en attendant que le réveil sonne, à écouter les bruits de la ville : les premiers bus, les premières personnes qui se levaient dans l'hôtel, quelques voitures qui passaient dans la rue.

A 7h, je suis descendu pour déjeuner, mais il y avait trop de monde dans la salle de déjeuner, trop de cohue, et il faisait trop chaud. J'ai préféré sortir pour respirer l'air frais du matin, et prendre un café dehors.

Dans la rue principale, c'était le même flot de piétons que j'avais dû éviter la veille, les mêmes gens qui se dépêchaient d'aller au travail, suivant un itinéraire invariable et minuté.

J'ai bu un café, seul en terrasse, après avoir attendu longtemps que le serveur arrive, et j'ai essayé de manger quelque chose, la boule au ventre, en vérifiant l'heure toutes les minutes pour ne pas être en retard.

J'ai décidé de prendre le bus pour aller plus vite. A l'arrêt, tout le monde me regardait. Lorsque le bus est arrivé, tout le monde s'est dépêché de monter dedans, empêchant les autres de descendre. Ils se battaient en silence, se poussant, se frayant un chemin de force.

Le bus était plein : les enfants, les adolescents, les jeunes adultes, les hommes et les femmes mûrs, les retraités, les personnes âgées, j'avais l'impression d'avoir déjà vu tous ces gens ailleurs, dans d'autres villes.

Mais ce qui m'étonna, ce fut d'être le seul à descendre, quand le bus repartit après s'être arrêté devant mon travail.

La grille était ouverte, et pourtant rien n'était allumé à l'intérieur du bâtiment. Une seule voiture était garée, au fond du parking vide, près de l'entrée du bâtiment.

En m'approchant, j'avais l'impression de reconnaître cette voiture ; oui, c'était la même voiture, le même modèle en tout cas, que celle de la fille qui devait me conduire en ville. Je m'approchai pour savoir, je collai mon front aux vitres des portières : je reconnus les objets, le bazar dans le vide-poches, les peluches. Donc elle devait travailler ici.

Je m'éloignai rapidement de la voiture en regardant autour de moi, avec anxiété, et je me dirigeai vers l'entrée du bâtiment, en marchant vite.

La porte coulissante s'ouvrit devant moi, mais aucune lumière ne m'éclairait dans les couloirs. Il devait pourtant être 8 heures passées. Je marchai à tâtons dans le long couloir, plongé dans le noir complet, et puis le couloir devint moins sombre, et j'aperçus, tout au fond, qu'une porte était ouverte, d'où venait de la lumière.

J'épiais les bruits pour savoir si j'étais seul ou non dans ce bâtiment, pour savoir s'il y avait d'autres personnes dans cette pièce. Mais non, et je n'entendis que le bruit des néons, dont la lumière intense me fit mal aux yeux, lorsque je pénétrai dans cette pièce.

C'était une grande pièce avec un bureau très simple, en face de la fenêtre, qui tournait le dos à la porte. Sur le bureau, il y avait du papier, des stylos, comme dans n'importe quel bureau. Je m'approchai de la fenêtre : il y avait une belle vue sur la ville, le pont, et la campagne au-delà.

Ce que je devais faire ici, par contre, je n'en savais rien.

- Jolie vue.

Je me retournai ; c'était mon collègue, l'homme mystérieux qui m'avait aidé dans la rue. Il s'avança vers moi pour me serrer la main, en posant sur mon bureau le gobelet de café qu'il avait dans l'autre main.

- Comment va ta cheville ? C'était pas grand chose.

J'allais répondre, mais je me contentai de faire oui de la tête car il s'en allait vers la porte.

- On mange ensemble ce midi ?

Je n'eus pas le temps de répondre, et j'entendis claquer la porte. Je me mis à mon bureau, c'était donc là que j'allais passer mon temps à présent.

Dans la matinée,  j'entendis frapper à la porte. J'étais angoissé car je n'avais toujours rien fait. J'ai dit "entrez" et j'ai pris un air concentré sur mon travail sans me retourner vers la porte. J'ai entendu la personne entrer, poser quelque chose de lourd par terre, alors j'ai bafouillé un "merci" brouillon. J'ai ensuite entendu la personne qui s'apprêtait à refermer la porte, mais je l'ai entendu dire avant de s'en aller :

- Pourquoi es-tu parti hier ?

Puis la porte a claqué. Je me suis retourné. J'ai vu par terre ce qu'elle avait posé : encore une caisse de papier.

Plus tard, quelqu'un encore frappa à la porte. Cette fois je n'ai pas répondu. J'ai attendu un peu, et j'ai entendu la voix de mon collègue derrière la porte qui disait : "Alors, tu bosses ? Je vais manger."

Deux minutes après, nous étions seuls face à face dans l'immense réfectoire. Mon collègue mangeait sans parler. Nous avions trouvé le repas prêt sur la table. Je ne savais pas quoi dire au sujet du travail ; je ne savais pas comment m'exprimer ; alors je mangeais en baissant la tête, mais il brisa le silence :

- J'ai vu le directeur ce matin. Il m'a demandé si tu t'en sortais... Je sais que c'est pas facile, enfin tu le savais en venant... Mais si tu as du mal à faire quelque chose, il faut le dire...Tu ne réponds pas ?

Je continuais à manger en baissant la tête.

- Allez, arrête, ça va faire une semaine que tu es là, et on se rend bien compte que tu n'y arrives pas. Pourquoi tu ne veux rien dire?

Quand il m'a dit ça, je me suis arrêté net de manger. J'ai gardé la tête baissée, et j'ai pensé à ma cheville, aux enfants qui avaient l'air à chaque fois un peu plus grands, et j'ai pensé que je n'avais pas vu la semaine passer. Alors j'ai dit, en gardant la tête baissée, mais en parlant de plus en plus fort :

- Alors c'est ça le mystère ? C'est ça le secret ? Le temps passe plus vite ici, c'est ça ?

Il s'est levé d'un coup sec, en prenant son plateau. Il est parti sans rien dire. Je ne l'ai pas suivi.

 

 

mercredi, 25 janvier 2012

Et éventuellement...

"L'expérience par procuration que fait le lecteur de la Fable n'en est pas moins une expérience authentique : La Fontaine en a conscience, lui qui, dans la lignée des idéaux galants, bâtit à son tour une Arcadie grâce aux prestiges de la parole poétique. Tout le problème des rapports entre mensonge et vérité qu'il évoque souvent renvoie en fait à cette double réalité : le monde de la Fable est l'analogon du nôtre, mais rendu plus lisible par la cristallisation des phénomènes en figures allégoriques à la fois complexes et semblables à l'homme, et surtout rendu plus euphorique par l'euphémisation d'une réalité souvent amère ou trop cynique."

Emmanuel BURY, L'esthétique de La Fontaine, collection "Esthétique", SEDES, 1996, p. 47

 

Commentez et éventuellement discutez ces propos en vous appuyant sur des exemples précis et variés.

 

 

Vous avez 7 heures pour composer. Lorsque le temps imparti sera écoulé vous devrez vous lever et lâcher vos stylos, il ne vous sera plus possible de numéroter vos pages ni de remplir les entêtes de vos copies.

23:43 Écrit par Tangleding (Webmaster) | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) |  Imprimer

mardi, 24 janvier 2012

Après le pont, tu verras une ville (6)

La conductrice baissa la vitre.

- Il y a une grève des bus aujourd'hui. Je vous dépose quelque part ?

- Je vais en ville.

Elle se pencha pour m'ouvrir la portière du côté passager. Je contournai la voiture par l'avant pour monter à côté d'elle.

Elle sut tout de suite me mettre à l'aise en rompant le silence gênant qui ne dura que quelques secondes. Elle me demanda ce que j'avais à la cheville, et quand je lui répondis, elle me dit que les gens conduisaient comme des fous ici. Elle me posa beaucoup de questions, elle me demanda si je travaillais aujourd'hui, alors je lui répondis que non, que je commençais demain, que je venais d'arriver dans la région. Alors elle fut joyeuse, et me parla de sa région, de tout ce que l'on pouvait faire, de tout ce qu'il y avait de beau à voir, où l'on pouvait sortir le week-end. Mis en confiance, je me livrais à elle, tandis qu'elle conduisait en chantonnant parfois sur la radio et en tapotant avec ses mains sur le volant pour marquer le rythme.

C'est alors que je vis un bus, à droite, dans le rétroviseur extérieur.

Elle dut s'en rendre compte car elle regarda elle aussi et dit après un petit silence :

- Une grève temporaire sans doute, ils font ça parfois, une heure ou deux, pour ne pas perdre toute une journée...

Elle avait rapidement tourné la tête vers moi en disant ça, avec un sourire. Je fis oui de la tête pour montrer que je comprenais. Mais après il y eut un silence dans la voiture : elle avait éteint la radio car une chanson l'agaçait. Je n'entendais plus que le bruit du moteur et des changements de régime, le bruit de sa respiration et des clignotants parfois.

La route me semblait longue, et je compris pourquoi quand je m'aperçus que l'on allait repasser le pont.

Avant que j'ai le temps de réagir, elle me dit :

- Je repasse chez moi avant, ça te dérange pas ? Tu pourras monter si tu veux, plutôt que d'attendre dans la voiture...

A ce moment, elle s'arrêta au feu rouge, j'ouvris brusquement la portière, et je courus le plus vite possible, sans trop savoir où j'allais. Je descendis vers le fleuve, en prenant l'escalier qui se trouvait sur un côté du pont. Je n'avais plus mal à la cheville subitement.

J'ai continué longtemps à courir sur le chemin de halage, sans réfléchir. A un moment, n'en pouvant plus, et me jugeant suffisamment loin, je me suis arrêté pour reprendre mon souffle. Je transpirais car il faisait très beau et très chaud maintenant, je n'entendais plus les bruits de la ville, mais seulement les bruits habituels de la nature : le bourdonnement des insectes, les pépiements des oiseaux, le bruit de l'eau, le bruit du vent léger et chaud dans les arbres, et le seul bruit de mes pas. Le ciel était bleu azur comme un après-midi d'été.

A un détour du chemin, il y avait une sorte de grève au bord du fleuve, une grève un peu abandonnée. En m'approchant je vis deux serviettes étendues l'une à côté de l'autre. Je scrutai le fleuve : il n'y avait pas de baigneurs pourtant. Je descendis sur la grève, où tout ce stress m'avait donné envie de dormir, là au soleil ; ce que je fis, sans m'en apercevoir vraiment, après m'être allongé sur la grève.

Je fus réveillé par des rires et des cris, par des paroles lointaines, alors que la nuit commençait à tomber. En scrutant à nouveau le fleuve, je vis les baigneurs qui regardaient dans ma direction, et me montraient du doigt en parlant fort, mais je ne pus distinguer leurs paroles, car ils étaient loin, au milieu du fleuve, et parce que je partis.

J'avais hâte de revoir la ville, les lumières et les gens. Je fis le chemin en sens inverse, et j'aperçus, après avoir marché longtemps, la ville éclairée, tandis que la pluie commençait à tomber. C'est trempé que je revins en ville et me mis à la recherche d'un hôtel. C'était l'heure où les magasins fermaient, où les rues se vidaient, où les gens se dépêchaient de rentrer chez eux : ils semblaient plus calmes que ce matin.

Dans une rue parallèle à la rue principale, je réservai une chambre dans un hôtel ; je réservai par carte, pour plusieurs jours, le temps de trouver un logement. Il n'y avait personne à la réception après 20 heures. Dans la chambre, je traînai un peu, me passant les mains sous l'eau chaude, changeant de chaussettes car j'avais les pieds trempés, essayant de me réchauffer, puis je redescendis dans la rue pour dîner.

La rue était déserte, et j'ai marché longtemps, en vain, pour trouver un endroit ouvert. C'était lundi soir, c'était normal qu'il n'y ait rien d'ouvert un lundi soir, mais j'avais faim, alors à un moment, j'ai eu envie de crier dans la rue.

J'ai crié pendant longtemps dans la rue vide, j'ai crié n'importe quoi, les noms des personnes que j'avais connues dans ma vie, n'importe quoi ; il y avait des lumières aux fenêtres des appartements mais personne n'a regardé dehors. J'ai eu envie de pleurer, j'ai pleuré en marchant, jusqu'à ce que je voie une forme apparaître au fond de la rue, une forme qui s'avançait vers moi. J'ai continué à marcher, et j'ai vu que c'était un enfant, un enfant tout seul dans la rue à cette heure-ci ?

Lorsqu'il fut à ma hauteur, il me regarda dans les yeux en levant la tête et me dit :

- Bonsoir monsieur.

- Bonsoir.

Je répondis un peu troublé, et je repris le chemin de l'hôtel.

 En tournant dans la rue sombre de l'hôtel, alors que je m'approchai de l'entrée, je vis encore une forme apparaître au fond de la rue. Je restai la regarder s'approcher, fasciné, et je vis encore un enfant marcher vers moi. Je restais le fixer, il ressemblait à l'autre ! Arrivé à ma hauteur, il leva également la tête et me dit "bonsoir, monsieur", mais cette fois je ne répondis pas, et composai vite le code d'entrée de l'hôtel, tandis qu'il continuait sa route.

Je dus allumer les lumières dans la réception. Tout était silencieux. En commençant à remonter les escaliers, j'entendis quelqu'un descendre au même moment. Au moins, je n'étais pas tout seul dans cet hôtel. Je continuai à grimper les marches, et il me sembla que l'autre personne ne descendait pas avec régularité, comme si les marches avaient été un peu trop hautes pour lui.

Arrivé au palier du premier étage, c'est alors que je vis l'autre personne qui descendait : et je ne peux dire ce que je ressentis quand je vis cette personne me regarder dans les yeux, en faisant des grands pas pour descendre les marches, car cette autre personne était encore le même enfant.

 

 

 

 

 

dimanche, 15 janvier 2012

Connaissez-vous l'abbé d'A... ?

Pour messires Solko et Pascal Adam

(qui le connaissent plutôt bien, je crois)

L'abbé d'Aubignac, de nom peut-être ?

"« C'est pour cette raison [la non interruption de l'action] que les excellens Dramatiques ont toujours accoustumé de faire dire aux Acteurs, où ils vont, quel est leur dessein quand ils sortent du Théâtre, afin que l'on sache qu'ils ne seront pas oisfifs et qu'ils ne laisseront pas de jouer leurs personnages encore qu'on les perde de veüe. » (l'abbé d'Aubignac, Pratique du théâtre, 1657)

 

00:06 Écrit par Tangleding (Webmaster) | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) |  Imprimer