mercredi, 25 janvier 2012

Et éventuellement...

"L'expérience par procuration que fait le lecteur de la Fable n'en est pas moins une expérience authentique : La Fontaine en a conscience, lui qui, dans la lignée des idéaux galants, bâtit à son tour une Arcadie grâce aux prestiges de la parole poétique. Tout le problème des rapports entre mensonge et vérité qu'il évoque souvent renvoie en fait à cette double réalité : le monde de la Fable est l'analogon du nôtre, mais rendu plus lisible par la cristallisation des phénomènes en figures allégoriques à la fois complexes et semblables à l'homme, et surtout rendu plus euphorique par l'euphémisation d'une réalité souvent amère ou trop cynique."

Emmanuel BURY, L'esthétique de La Fontaine, collection "Esthétique", SEDES, 1996, p. 47

 

Commentez et éventuellement discutez ces propos en vous appuyant sur des exemples précis et variés.

 

 

Vous avez 7 heures pour composer. Lorsque le temps imparti sera écoulé vous devrez vous lever et lâcher vos stylos, il ne vous sera plus possible de numéroter vos pages ni de remplir les entêtes de vos copies.

23:43 Écrit par Tangleding (Webmaster) | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) |  Imprimer

mardi, 24 janvier 2012

Après le pont, tu verras une ville (6)

La conductrice baissa la vitre.

- Il y a une grève des bus aujourd'hui. Je vous dépose quelque part ?

- Je vais en ville.

Elle se pencha pour m'ouvrir la portière du côté passager. Je contournai la voiture par l'avant pour monter à côté d'elle.

Elle sut tout de suite me mettre à l'aise en rompant le silence gênant qui ne dura que quelques secondes. Elle me demanda ce que j'avais à la cheville, et quand je lui répondis, elle me dit que les gens conduisaient comme des fous ici. Elle me posa beaucoup de questions, elle me demanda si je travaillais aujourd'hui, alors je lui répondis que non, que je commençais demain, que je venais d'arriver dans la région. Alors elle fut joyeuse, et me parla de sa région, de tout ce que l'on pouvait faire, de tout ce qu'il y avait de beau à voir, où l'on pouvait sortir le week-end. Mis en confiance, je me livrais à elle, tandis qu'elle conduisait en chantonnant parfois sur la radio et en tapotant avec ses mains sur le volant pour marquer le rythme.

C'est alors que je vis un bus, à droite, dans le rétroviseur extérieur.

Elle dut s'en rendre compte car elle regarda elle aussi et dit après un petit silence :

- Une grève temporaire sans doute, ils font ça parfois, une heure ou deux, pour ne pas perdre toute une journée...

Elle avait rapidement tourné la tête vers moi en disant ça, avec un sourire. Je fis oui de la tête pour montrer que je comprenais. Mais après il y eut un silence dans la voiture : elle avait éteint la radio car une chanson l'agaçait. Je n'entendais plus que le bruit du moteur et des changements de régime, le bruit de sa respiration et des clignotants parfois.

La route me semblait longue, et je compris pourquoi quand je m'aperçus que l'on allait repasser le pont.

Avant que j'ai le temps de réagir, elle me dit :

- Je repasse chez moi avant, ça te dérange pas ? Tu pourras monter si tu veux, plutôt que d'attendre dans la voiture...

A ce moment, elle s'arrêta au feu rouge, j'ouvris brusquement la portière, et je courus le plus vite possible, sans trop savoir où j'allais. Je descendis vers le fleuve, en prenant l'escalier qui se trouvait sur un côté du pont. Je n'avais plus mal à la cheville subitement.

J'ai continué longtemps à courir sur le chemin de halage, sans réfléchir. A un moment, n'en pouvant plus, et me jugeant suffisamment loin, je me suis arrêté pour reprendre mon souffle. Je transpirais car il faisait très beau et très chaud maintenant, je n'entendais plus les bruits de la ville, mais seulement les bruits habituels de la nature : le bourdonnement des insectes, les pépiements des oiseaux, le bruit de l'eau, le bruit du vent léger et chaud dans les arbres, et le seul bruit de mes pas. Le ciel était bleu azur comme un après-midi d'été.

A un détour du chemin, il y avait une sorte de grève au bord du fleuve, une grève un peu abandonnée. En m'approchant je vis deux serviettes étendues l'une à côté de l'autre. Je scrutai le fleuve : il n'y avait pas de baigneurs pourtant. Je descendis sur la grève, où tout ce stress m'avait donné envie de dormir, là au soleil ; ce que je fis, sans m'en apercevoir vraiment, après m'être allongé sur la grève.

Je fus réveillé par des rires et des cris, par des paroles lointaines, alors que la nuit commençait à tomber. En scrutant à nouveau le fleuve, je vis les baigneurs qui regardaient dans ma direction, et me montraient du doigt en parlant fort, mais je ne pus distinguer leurs paroles, car ils étaient loin, au milieu du fleuve, et parce que je partis.

J'avais hâte de revoir la ville, les lumières et les gens. Je fis le chemin en sens inverse, et j'aperçus, après avoir marché longtemps, la ville éclairée, tandis que la pluie commençait à tomber. C'est trempé que je revins en ville et me mis à la recherche d'un hôtel. C'était l'heure où les magasins fermaient, où les rues se vidaient, où les gens se dépêchaient de rentrer chez eux : ils semblaient plus calmes que ce matin.

Dans une rue parallèle à la rue principale, je réservai une chambre dans un hôtel ; je réservai par carte, pour plusieurs jours, le temps de trouver un logement. Il n'y avait personne à la réception après 20 heures. Dans la chambre, je traînai un peu, me passant les mains sous l'eau chaude, changeant de chaussettes car j'avais les pieds trempés, essayant de me réchauffer, puis je redescendis dans la rue pour dîner.

La rue était déserte, et j'ai marché longtemps, en vain, pour trouver un endroit ouvert. C'était lundi soir, c'était normal qu'il n'y ait rien d'ouvert un lundi soir, mais j'avais faim, alors à un moment, j'ai eu envie de crier dans la rue.

J'ai crié pendant longtemps dans la rue vide, j'ai crié n'importe quoi, les noms des personnes que j'avais connues dans ma vie, n'importe quoi ; il y avait des lumières aux fenêtres des appartements mais personne n'a regardé dehors. J'ai eu envie de pleurer, j'ai pleuré en marchant, jusqu'à ce que je voie une forme apparaître au fond de la rue, une forme qui s'avançait vers moi. J'ai continué à marcher, et j'ai vu que c'était un enfant, un enfant tout seul dans la rue à cette heure-ci ?

Lorsqu'il fut à ma hauteur, il me regarda dans les yeux en levant la tête et me dit :

- Bonsoir monsieur.

- Bonsoir.

Je répondis un peu troublé, et je repris le chemin de l'hôtel.

 En tournant dans la rue sombre de l'hôtel, alors que je m'approchai de l'entrée, je vis encore une forme apparaître au fond de la rue. Je restai la regarder s'approcher, fasciné, et je vis encore un enfant marcher vers moi. Je restais le fixer, il ressemblait à l'autre ! Arrivé à ma hauteur, il leva également la tête et me dit "bonsoir, monsieur", mais cette fois je ne répondis pas, et composai vite le code d'entrée de l'hôtel, tandis qu'il continuait sa route.

Je dus allumer les lumières dans la réception. Tout était silencieux. En commençant à remonter les escaliers, j'entendis quelqu'un descendre au même moment. Au moins, je n'étais pas tout seul dans cet hôtel. Je continuai à grimper les marches, et il me sembla que l'autre personne ne descendait pas avec régularité, comme si les marches avaient été un peu trop hautes pour lui.

Arrivé au palier du premier étage, c'est alors que je vis l'autre personne qui descendait : et je ne peux dire ce que je ressentis quand je vis cette personne me regarder dans les yeux, en faisant des grands pas pour descendre les marches, car cette autre personne était encore le même enfant.

 

 

 

 

 

dimanche, 15 janvier 2012

Connaissez-vous l'abbé d'A... ?

Pour messires Solko et Pascal Adam

(qui le connaissent plutôt bien, je crois)

L'abbé d'Aubignac, de nom peut-être ?

"« C'est pour cette raison [la non interruption de l'action] que les excellens Dramatiques ont toujours accoustumé de faire dire aux Acteurs, où ils vont, quel est leur dessein quand ils sortent du Théâtre, afin que l'on sache qu'ils ne seront pas oisfifs et qu'ils ne laisseront pas de jouer leurs personnages encore qu'on les perde de veüe. » (l'abbé d'Aubignac, Pratique du théâtre, 1657)

 

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jeudi, 12 janvier 2012

En guise de silence

Allons-y...

Un petit être est né, qui va téter, grandir, marcher à quatre pattes, chanceller sur deux, marcher, courir, bafouiller, parler, rire, pleurer, crier bien sûr, se taire, regarder, écouter, goûter, grimacer, goûter, sourire, rire à nouveau, souiller couches et vêtements, dormir, se réveiller et réveiller, etc. Vivre.

Un petit être est né, c'est une fille, je ne dis pas son nom. Son père est mon frère, un de mes deux frères, mon petit frère, la maman sa compagne ma belle-soeur. Ils sont ses parents, tout pour lui d'une certaine façon et aussi pourtant une minuscule part du grand tout.

Je suis son oncle, je suis tonton.

Elle est là, elle sourit.

Je ne l'ai pas encore vue.

22:21 Écrit par Tangleding (Webmaster) | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) |  Imprimer

mardi, 10 janvier 2012

Après le pont, tu verras une ville (5)

J'ai dû me tromper de rue car je me suis retrouvé dans les zones pavillonnaires, des lotissements comme celui dans lequel je vivais autrefois. Les enfants avaient laissé leurs jeux dehors.

Quelques voitures étaient garées dans les allées, on n'entendait que le vent qui s'était remis à souffler et les chiens qui aboyaient au loin. J'ai continué en me disant que surement j'allais retrouver la ville à un moment.

Je devais m'éloigner car je suis arrivé dans des rues plus anciennes avec des maisons bourgeoises, situées à l'entrée de la ville.

Et puis j'ai fini par arriver à la fin de la ville, à la dernière maison, et après il n'y avait plus que des champs avec de loin en loin quelques logis de ferme. J'étais bien loin maintenant. J'avais envie de continuer à suivre la route mais j'avais tellement de choses à faire et je n'avais pas le temps.

Il y avait un arrêt de bus. Le prochain était à 10H.

9H52. J'ai attendu.

10H. 10H10. Le bus ne passait pas. Le ciel commençait à se couvrir. J'étais toujours assis mais je me levais de temps en temps, en tendant la tête pour voir s'il arrivait. Je finis par connaître les particularités de la maison en face de l'arrêt. Il n'y avait personne et aucune voiture ne passait.

10H30. 10H40. 10H50. Je me levai à nouveau pour épier l'arrivée du prochain bus.

11H. 11H10. Rien. Je commençais à avoir froid et à me sentir seul.

Il allait être 11H20 et je dus me résigner à refaire tout le chemin à pieds.

Alors que j'avais commencé à faire quelques pas, dans l'atmosphère calme de cette matinée j'entendis une voiture se rapprocher : je me retournai, elle venait de la campagne, du fond de la route.

J'ai continué à marcher jusqu'à ce que j'entende, dans mon dos, la voiture qui ralentissait, et qui s'arrêta à ma hauteur.

"La nuit a été calme à Clermond-Ferrand"

"Où trouverez-vous, dans l'océan des littératures, un livre surnageant qui puisse lutter avec cet entrefilet.

Hier, à quatre heures, une jeune femme s'est jetée dans la Seine du haut du Pont-des-Arts."

Honoré de Balzac, La Peau de chagrin (GF, p. 67)

 

Et pour le titre de la note, quasiment inchangée, une manchette du Monde... Bonne année du visiteur !

07:50 Écrit par Tangleding (Webmaster) | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) |  Imprimer

dimanche, 08 janvier 2012

Après le pont, tu verras une ville (4)

Je lui souris un peu bêtement en faisant non de la tête, pour dire que je ne connaissais pas,  et en exagérant un peu pour montrer que j'étais attentif.

Il se retourna et s'assit à son bureau sans me regarder en fouillant dans ses papiers comme s'il cherchait mon dossier.

- Vous n'avez pas eu de mal à trouver ? Vous êtes venu en voiture ? Il y a un parking derrière pour le personnel ; on vous a donné le code pour le portail ?

J'allais répondre et puis je m'aperçus qu'il n'attendait pas mes réponses : il monologuait en quelque sorte.

J'étais resté debout près de la porte en m'appuyant sur la béquille. J'aurais aimé m'asseoir mais j'attendais qu'il m'y invite. Il ne sembla pas s'apercevoir de mon problème et je le laissais continuer à parler, en me disant que je n'allais pas me faire remarquer dès la première fois.

Son bureau était en désordre : il y avait des papiers partout et de vieux objets qui semblaient ne servir à rien. Il cherchait partout en s'excusant pour le désordre.

- Voyez-vous, le temps passe mais les objets restent. Peut-être avez-vous déjà ressenti cela en visitant une vieille maison ? Tout ce que nous gardons, tout ce que nous amassons demeure, et nous encombre, des souvenirs, nous appelons ça, des souvenirs, des vieilleries, du bric-à-brac ; enfin vous devez avoir l'habitude, depuis combien de temps travaillez-vous ?

Il cherchait toujours mon dossier. Cette fois, il me laissa un blanc pour répondre, alors je lui dis d'une voix blanche :

- Je commence, en fait, et...

Il s'arrêta net de chercher et leva lentement les yeux vers moi. Pour la première fois, il me regarda dans les yeux.

- Comment, vous n'avez aucune expérience ?

Je ne savais plus où me mettre. Ma cheville recommençait à me lancer, je dus avaler une boule d'angoisse, je sentis mon coeur battre, et le sang de la honte me monter à la tête.

Il restait silencieux et inexpressif, il me fixait comme si je l'avais insulté. Il attendait peut-être que je m'explique, il fallait que je parle, avant qu'il ne me pose une autre question, ou qu'il me reproche de me taire.

- Non, monsieur, je n'ai jamais travaillé. Je viens d'arriver ici...

Il continua à me fixer en se taisant ; il laissait peut-être des silences exprès pour me faire peur et me montrer qu'il était le chef. Et puis, voyant que je n'avais rien d'autre à dire, il baissa le regard brusquement et se remit à chercher.

- Bon, bon, ce n'est rien, il faut bien commencer un jour. Vous demanderez à vos collègues. Vous commencez demain matin à huit heures, ça vous va ?

Je fis un signe d'acquiescement de la tête et je bredouillai un petit oui. Il ne me parlait plus, comme au début, sur un ton amical :

- Vous êtes un peu timide, non ?

Je voulus me défendre mais il continua :

- Je ne sais pas, vous ne dites rien, est-ce que vous êtes content d'être ici, est-ce que ce travail vous plait ? 

- Oui, oui...

- Et bien, ça n'en a pas l'air ...

Il s'énervait de plus en plus en me parlant et en fouillant dans ses papiers. Et puis il se calma subitement en trouvant mon dossier :

- Ah, ça y est, bon, si vous avez un problème, n'hésitez pas à venir me voir.

Je ne savais pas si je devais m'en aller de moi-même, aussi je me retournai vers la porte et mis la main gauche sur la poignée (ma main droite tenait la béquille.)

- Je repars par là ?

Il se leva brusquement, contourna son bureau, et avança vers moi à grandes enjambées. Je me poussai car je gênais l'ouverture de la porte. Il me frôla, mit sa main sur la poignée, et l'ouvrit d'un geste sec en me tendant la main droite. J'échangeai ma béquille de main en me tenant en équilibre sur le pied gauche pour lui tendre aussi ma main droite. Il me serra la main sans me regarder et je lui dis "au revoir, monsieur" mais il ne me répondit pas et referma la porte d'un coup sec.

Je me retrouvai seul dans le couloir. Un petit rectangle avec une flèche sur le mur indiquait la sortie. Je refis seul le chemin en sens inverse, en repassant devant l'infirmerie et la salle d'attente à l'entrée. A nouveau, la porte automatique s'ouvrit devant moi.

Une fois dehors, je me sentis libéré. Le vent s'était calmé et le soleil commençait à apparaître derrière le brouillard. Je regardai mon téléphone : il n'était que dix heures du matin. C'était étrange d'être dehors à cette heure-là, et de n'avoir rien à faire. En longeant une rue bordée de vieilles maisons sinistres avec de grandes haies et de hauts portails, et en essayant de deviner si derrière les haies un chien m'attendait pour m'aboyer dessus, je me dirigeai vers la ville.

 

samedi, 07 janvier 2012

Après le pont, tu verras une ville (3)

J'entendais le bruit des voitures qui passaient vite et les voix des gens qui parlaient. Dans mon état, j'avais du mal à comprendre ce qu'ils disaient : ils se faisaient des reproches, ils s'insultaient même parfois.

L'homme ne disait rien sauf par moment, "Allez, ça va, on est presque arrivés", je sentais l'odeur forte de son manteau en cuir qui me rassurait.

Il me fit rentrer dans la cour d'un bâtiment. Le parking était immense mais vide, comme les parkings des centres commerciaux le dimanche.

- Voilà, t'es arrivé.

La porte automatique s'ouvrit devant nous. Quand elle se referma, le bruit et le vent avaient disparu. Il me fit asseoir sur une chaise dans la salle d'attente et il me laissa seul en me disant qu'il allait chercher le médecin. Ma cheville me lançait mais je ne ressentais plus aucune angoisse. Je n'entendais plus rien sauf quelques claquements de porte au loin, quelques voix très faibles. La fenêtre donnait sur un jardin où les arbres bougeaient à cause du vent. J'aurais voulu rester là mais j'entendis des bruits plus nets et plus proches, puis des voix qui parlaient de moi, et qui se rapprochaient.

Brusquement la porte s'ouvrit. Le docteur s'adressa à moi sur un ton sec :

- Tu es le nouveau ? Tu ne savais pas qu'il fallait traverser dans le passage ?

Il me demanda ensuite, en regardant ma cheville, pourquoi j'étais parti de chez moi, pourquoi j'avais quitté ma famille. Je ne sus que lui répondre : j'avais l'impression que je me tromperais à chaque fois, et puis ce n'étaient pas de vraies questions, c'était juste de la colère.

L'homme qui m'avait porté et le docteur m'aidèrent à me relever pour m'emmener à l'infirmerie. Ils parlaient entre eux de gens que je ne connaissais pas et de choses qu'ils devaient faire. Arrivés devant l'infirmerie, le docteur me fit rentrer pendant que l'autre homme attendait à la porte.

Le ton du docteur se radoucit quand il me soigna : il me demanda d'où je venais, comment c'était chez moi. Je sentais ses mains mettre de la pommade sur ma cheville puis faire un bandage serré autour de mon pied. Je lui répondis qu'il y avait la mer, et moins de brouillard, et moins de vent, et souvent le ciel était bleu.

- Tu sais, ce n'est pas facile ici. Tu devras être solide.

Je fis un signe de la tête qui voulait dire oui, que je serais solide, que l'on pourrait compter sur moi, que je ferais bien ce que l'on me demanderait de faire.

- Le chef t'en parlera de toute façon. Il sait que tu es arrivé. Il veut te voir.

Je ressentis alors de l'angoisse : j'aurais voulu rester là, à l'infirmerie, à parler doucement avec le docteur. Mais je dus me relever, et le docteur me prêta une béquille. Je lui dis au revoir mais il n'entendit pas car il s'occupait déjà d'autre chose.

L'autre homme m'avait attendu dans le couloir.

- Je vais te conduire à son bureau.

Je me mis à avancer lentement, à côté de lui. Il faisait de petits pas pour que je puisse le suivre. Il y avait un grand silence dans ce couloir et je ressentais de la gêne à cause de ce silence. On entendait seulement le bruit de ma béquille et de nos chaussures sur le sol. Sans doute chacun aurait été soulagé que ce silence soit brisé mais j'avais trop peur de dire n'importe quoi et de passer pour le "nouveau". D'ailleurs je me demandais si ça se voyait sur mon visage que j'étais le "nouveau".

- Comment m'avez-vous reconnu dans la rue tout à l'heure ?

Ma phrase fit l'effet du premier pas qui écrase un tapis de neige intacte et fraichement tombée : ce fut comme si elle avait laissé une marque sur le silence ; aussitôt je la regrettai.

- "Tu" ; tu peux me dire "tu" ; c'est là.

Sur la porte, le mot "direction" était écrit dans un petit rectangle. L'homme partit sans rien dire.

Je frappai à la porte avec un peu d'appréhension.

- "Entrez"

Je baissai la poignée et tentai d'ouvrir la porte avec politesse.

Le directeur regardait par la fenêtre en me tournant le dos.

- "Je me suis endormi dans le sommeil du temps, mais au réveil brusquement j'ai regardé l'horloge, et je me suis rendu compte que le temps avait passé." Connaissez-vous ce vieux poème, mon ami ? Admirable, non ?

jeudi, 05 janvier 2012

Après le pont, tu verras une ville (2)

Ils marchaient tous en regardant leur téléphone, et je dus faire attention, en marchant sur les trottoirs, de ne pas rentrer dans quelqu'un.

Parfois je devais m'écarter pour les laisser passer, mais jamais on ne me remerciait.

Alors que je traversais la rue, une voiture a surgi. Elle roulait vite, je m'étais déjà engagé, en la voyant arriver je sus que je n'aurais pas le temps de traverser, aussi je fis brusquement un saut en arrière, et me fis mal en tombant.

J'eus le temps de voir, avant de tomber, le visage du conducteur : un visage fermé. Il savait qu'il était plus fort que moi.

J'étais pas terre, choqué, la cheville foulée par la chute.

Un homme s'est penché sur moi, m'a aidé à me relever, a pris mon bras pour le passer autour de son cou, et il m'a dit de le suivre.

J'étais étourdi et je n'ai pas réagi, j'ai fait ce qu'il me disait.

mercredi, 04 janvier 2012

Après le pont, tu verras une ville

- Ici, c'est la zone, mon vieux, et si t'as échoué là, c'est que t'as fait quelque chose qu'il aurait pas fallu...

- C'est pour le travail.

Je ne voyais pas où il me menait : à l'autre bout du pont, c'était le brouillard.

- Après le pont, tu verras une ville.

Et il me dit, en riant méchamment, que là je trouverais du travail pour toute ma vie.

Je l'ai remercié de m'avoir indiqué le chemin. Il n'a rien dit, il a pris à droite, et il a disparu.

J'ai avancé vers le pont.

Sur le pont, le vent soufflait fort : il me poussait pour que je tombe dans le fleuve.

Je me courbais pour pouvoir avancer vers le brouillard.

De l'autre côté du pont, un panneau indiquait le nom de la ville, et en dessous quelqu'un avait écrit des mots sans aucun sens.

En longeant les murs, dans la rue où j'étais arrivé après avoir franchi le pont, je sentais moins le vent.

Et puis je vis des gens : tout le monde était vêtu de noir.

 

 

samedi, 31 décembre 2011

La vie sentimentale à Brest au début du siècle (2)

C'était mon ami, et à une époque même mon meilleur ami, c'est-à-dire que je le voyais tous les jours et qu'on échangeait tout ce que l'on avait sur le coeur. Il était plus vieux que moi et avait un appartement en ville, dans une rue qui part de la fac et qui descend vers l'église St-Louis. A l'époque, on utilisait peu les portables, et quand j'allais sonner chez lui en plein après-midi, je ne savais pas s'il était là, ou à la fac. Quand il était chez lui, j'avais mauvaise conscience car on restait des heures à rien faire, à part fantasmer sur les grands auteurs (mais je ne regrette pas d'avoir perdu tout ce temps à discuter l'après-midi, c'est quelque chose que je ne fais plus, discuter de littérature tout un après-midi avec un ami.)

Le soir, il m'invitait souvent à manger. Il s'était mis en tête de me faire rencontrer tous les gens qu'il connaissait, souvent des étudiantes ou des étudiants bien sûr. On parlait peu de littérature alors, quand il y avait d'autres personnes, mais plutôt des profs de la fac, et des autres étudiants, je veux dire qu'on disait du mal de ceux qui n'étaient pas là. Souvent je m'ennuyais, je trouvais tous ces gens superficiels ; il faut dire qu'à l'époque je trouvais tout le monde nul.

Et puis le temps a passé, il a changé, et moi aussi un peu sans doute. A chaque fois que je le voyais, il s'ingéniait à me saper le moral en sapant mon orgueil, "de toute façon, on aura beau y faire, on n'écrira jamais comme Céline", vraiment ça me sapait le moral quand il disait ça. Moi je pensais qu'il fallait quand même essayer de faire quelque chose pour ne pas "vivre mort", et qu'on s'en foutait de publier ou d'écrire comme Céline, l'important était d'ouvrir des portes dans nos vies fermées. Lui me disait toujours que je n'avais pas assez lu pour écrire, que c'était de l'inconscience pure, et qu'avant de faire quoi que ce soit, il fallait apprendre le latin, le grec, l'anglais, l'allemand, l'hébreu ancien je crois même, oui je crois qu'une fois il a parlé de l'hébreu, et bien sûr il fallait lire la Bible, Homère, et tous les "grands" romans des "grands" écrivains : je crois que dans sa tête, c'était aussi le minimum à savoir avant d'entreprendre une aventure sentimentale.

Il ne les portait pas dans son coeur, les aventures sentimentales, l'homme pour lui était fait pour vivre sur son cheval, c'était son côté "Les Trois mousquetaires", sur son cheval et avec toute sa culture. Parce qu'en plus, à côté de tout cela, il fallait vivre, c'est-à-dire faire des trucs un peu fous pour épater le monde. Et là, après, si vous aviez fait tout cela, alors oui, vous pouviez songer à écrire, et peut-être à aimer quelqu'un.

vendredi, 30 décembre 2011

La vie sentimentale à Brest au début du siècle

Je pensais, mais j'étais très jeune alors, que la linguistique pouvait protéger de l'alcool et de la solitude. Qu'avait-il besoin de boire puisqu'il enseignait à la fac, qu'il était libre et cultivé ? Alors, quand j'appris que c'était un homme qui se détruisait, je ne pus faire autrement, après, que de l'imaginer le soir, dans son appartement du centre-ville de Brest avec dans la main gauche un verre de whisky, et dans la main droite la souris de son ordinateur, avec laquelle il traçait le complexe schéma du langage selon je ne sais quel linguiste des pays de l'Est, que nous devrions connaître pour le partiel.

Un soir de cette époque-là, ce devait être en 2000 ou en 2001, des amis l'avaient vu au Conrad, un bar "lounge" situé avenue de la gare, plutôt fréquenté par des jeunes actifs, ou des cadres célibataires entre 35 et 45 ans, un bar qui se voulait un peu classe pour les gens qui se sentaient un peu seuls à Brest, les soirs de semaine. Les étudiants ne venaient pas beaucoup à cause du prix des consommations.

Il était assis sur un tabouret du bar, devant un verre d'alcool blanc. Il avait l'air d'avoir pas mal bu déjà, il avait le verbe haut et causait avec la serveuse, alors ils avaient hésité avant d'aller lui parler. Finalement, sans doute échauffée par l'alcool, une amie avait osé l'aborder, et je crois qu'ils avaient fini leur verre en discutant avec lui, ce qui, lorsqu'ils m'avaient raconté la scène après, m'avait paru une transgression totale des codes, mais j'avais gardé cela pour moi, et j'avais juste répondu bêtement que je trouvais ça "sympa".

A la fac, depuis longtemps, à la manière dont il faisait cours le matin à 8 heures, sa réputation d'alcoolique était faite, et l'on parlait de sa "femme partie" depuis quelques années. C'était la première fois que je comprenais qu'un prof était vulnérable, et que son autorité et son savoir ne le protégeaient pas de tout.

Il avait une réputation de séducteur, sans doute à cause de son éternel sourire, et de son humour particulier : les filles ne l'aimaient pas car elles croyaient tout le temps qu'il leur faisait du charme. Mais je voyais bien que son sourire était dû à son malaise avec les hommes en général et les femmes en particulier. Quant à son humour, je le savourais : un humour de "garçon", d'homme égoïstement cultivé, qui savait d'avance que les trois-quarts de l'amphi ne comprendraient pas ses allusions, et qui s'en délectait.

J'avais une amie qui était toujours plongée dans un gros roman, L'Idiot, La Montagne magique, Anna Karenine, et quand j'arrivais à la fac, je savais que je la trouverais dans le fumoir, plongée dans sa lecture, assise, et rallumant sa clope de temps en temps. C'était la première fois que je connaissais quelqu'un qui aimait les mêmes choses que moi. Pour son sujet de maîtrise, elle avait choisi de faire son mémoire sur "la modernité romanesque dans l'oeuvre d'André Maurois". Le prof de linguistique était aussi un vingtiémiste réputé, et c'est lui qui devait diriger son mémoire.

Lors du premier entretien, le prof, qui était sans doute peu excité par André Maurois, lui avait demandé si "cet André Maurois n'était pas une vieille baderne". Elle avait répondu que non, qu'il avait préfacé Virginia Woolf, Tolstoï, des romanciers américains ; apparemment, il avait fait son "petit sourire", assez satisfait d'avoir réussi son coup. Quand elle me l'avait dit après, elle semblait triste de la légèreté avec laquelle il parlait de littérature : il avait tout lu, disait-elle, et cela ne semblait rien lui avoir apporté, "certains lisent comme on regarde le paysage en train", je me souviens de lui avoir répondu ainsi, avec ce cynisme qui me caractérisait à l'époque, et ce mépris envers tous ceux pour qui la littérature n'était pas un "absolu" (j'employais souvent ces mots à l'époque, "recherche d'un absolu", et encore aujourd'hui je me demande bien ce que ça voulait dire.) A 21 ans, nous avions les mains blanches de ceux qui n'ont jamais rien fait.

 

mercredi, 28 décembre 2011

Lectures

Le véritable Saint Genest, de Jean Rotrou. Une merveille - ignorée ? - du Grand Siècle. Avec en effet quelques alexandrins bancals que je ne pouvais m'empêcher, avec ma modestie coutumière, de corriger : "non pas bouclier, il fallait bronze" etc.

Et toujours dans le domaine dramatique, lu Lire le théâtre d'Anne Ubersfeld, le tome I. Pas du tout inintéressant (sauf que je ne comprends pas ce qu'elle veut dire quand elle cause de l'analyse psychologique des personnages de théâtre, juste compris que c'était pas bien du tout, beurk, caca dégoutant). Ca m'a donné envie de me remettre à écrire, des pièces. Enfin de reprendre "Tea time", un projet qui traine sur un ordi privé d'écran, qu'il faudra que je récupère, un de ces jours.

Après l'agreg...

J'aime bien mettre le mot agrégation ou agrég, z'avez remarqué ?

Et vous autres, z'avez passé de belles fêtes ? Reçu de beaux cadeaux ? De beaux livres ? Qu'est-ce que vous avez lu entre deux gueuletons ?

22:56 Écrit par Tangleding (Webmaster) | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) |  Imprimer

mardi, 27 décembre 2011

Copié-collé

"Le chômage au plus haut depuis douze ans." (Le Monde, 27/12/2011)

"Tout se passe comme je l'avais prévu." (Nicolas Sarkozy, président de la République française, cité dans Le Monde le 27/12/2011)

CQFD ?

 

 

Je sais, ce n'est pas beaucoup mieux à gauche... De mémoire l'équipe Hollande faisait visiter le siège de campagne pendant que le Gouvernement envoyait ses flics fonctionnaires de police casser un mouvement social en remplaçant les grévistes dans une entreprise privée...

 

Bonne fin d'année à tous. (et n'oubliez pas de partir de vos logements HLM indûs, bande de salopards !)

10:39 Écrit par Tangleding (Webmaster) | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) |  Imprimer

mercredi, 21 décembre 2011

Suite (encore)

Pendant ce temps, la femme du docteur avait ouvert sa pharmacie. Ah, faire tous les jours la même chose ! Elle aurait aimé faire les métiers des autres gens, histoire de sortir un peu de sa pharmacie... Elle était encore dans le film de hier soir, car elle allait souvent seule au cinéma les soirs de semaine, après avoir fermé sa boutique, en attendant que son mari rentre du travail ! Elle avait tellement faim le soir que, si elle était rentrée tout de suite, elle aurait dévoré n'importe quoi, et n'aurait pas pu dîner avec son mari, or c'est un moment qu'elle aimait. Et puis lui n'aimait pas le cinéma, il ne comprenait pas que l'on puisse à ce point avoir renoncé à vivre soi-même, que l'on aime rester des heures à regarder les autres faire semblant de vivre... Elle aimait y aller surtout pour les personnages masculins, incarnations de la virilité, qui entretenaient sa libido, de même qu'elle aimait les pubs pour les parfums pour homme et les pubs vantant les pouvoirs érotiques du café. Justement, hier soir, le personnage masculin lui avait fait tellement d'effet qu'en rentrant, après le repas, elle avait demandé à son mari de lui faire l'amour. Il s'y était appliqué, sans grande joie, cela ne l'avait jamais enthousiasmé, en essayant de penser lui aussi à des patientes avenantes.

Dans l'atmosphère si calme et si douillette de sa pharmacie, que pouvait-il lui arriver, à elle, elle avait l'impression de ne plus rien avoir à attendre de la vie maintenant, à part des enfants peut-être, si l'envie la prenait un jour, mais à part cela, elle avait obtenu tout ce qu'elle pouvait souhaiter... La seule chose qui aurait pu troubler le calme de son officine, c'était un braquage, comme celui qui s'était produit dans la région parisienne il y a quelques mois. Elle se demandait souvent comment elle réagirait, car ni Clint Eastwood dans Gran Torino, ni Daniel Auteuil dans MR 73, ni Viggo Mortensen et Ed Harris dans Apaloosa, ni Michael Caine dans Harry Brown, ni Tommy Lee Jones dans Trois enterrements, ne viendraient la sauver.