jeudi, 07 février 2008
Histoire étonnante de la barbe filtrante
A une époque reculée, je me souviens que je me laissais pousser volontairement une barbe assez peu ragoûtante. Mes hormones ensommeillées la voyait naître par plaques, qui croissaient anarchiques, indépendamment les unes des autres, filandreuses à souhait. Autant le dire, cet accessoire pileux concourait peu à ma prestance naturelle et n'augmentait guère un sex appeal que je croyais alors très limité.
Ce style délicieux avait inspiré - de façon assez peu rigoureuse - à un frangin facétieux le surnom* charmant de réfugié politique; il me le donna sous prétexte que les clandestins, qui n’ont certes pas ce statut, sont parfois amenés à négliger leur apparence.
Cependant la ressemblance s’arrêtait là puisque j’avais fait mien ce comportement socialement suicidaire de façon tout à fait délibérée ! Il s’agissait, ainsi que je l’expliquais alors très volontiers, d’un filtre. Oui d’un filtre: ma barbe repoussante avait la fonction assumée de faire le tri en amitié comme en amour, de m’assurer que mes fréquentations ne seraient pas superficielles.
Ce filtre social était redoutablement efficace je dois dire, je ne choppais pas beaucoup en ces temps forcément difficiles en dépit des facilités indéniables que confère une fac de lettres conséquemment bien achalandée. Ma route estudiantine, par chance, croisa celle de deux esprits taillés dans un bois noueux assez peu répandu en ces lieux platement gauchisants et, pour cela même, eux aussi rejetés, à leur corps très peu défendant d'ailleurs, tant ils revendiquaient le plaisir aristocratique de déplaire (par d'autres moyens que les miens).
J'ai quitté depuis quelques années déjà les bancs universitaires où j'apposais mon callipyge séant avec une retenue admirable de grand pudique, j'y ai laissé l'ombre du "réfugié politique" et son filtre à poils soyeux sans grand regret, mais ce n'est jamais sans une grande affection que cette chimérique créature revient hanter mes souvenirs solitaires.
Georges, vous me faites penser à ce personnage de roman que j'ai été, votre filtre n'est pas physique mais au moins aussi efficace. Je trouve ça beau vraiment. Triste peut-être mais très beau.
Je ne regrette pas mes années de douce folie filtrante, c'est ce qui m'a fait autant que le reste; et si mon changement de vie m'a fait nouer d'autres amitiés très précieuses que je n'ai pas fini de chérir, j'ai conservé de cette époque étrange deux belles amitiés très stimulantes. Je suis bien heureux néanmoins d'avoir troqué ma barbe filtrante pour un bouc soigné ou un menton rasé de près selon mon humeur. D'avoir pressenti, en éprouvant la carne à vif de l'existence, ce que je vais sans doute bientôt redécouvrir nettement formulé sous la plume de Renaud Camus dans son Eloge moral du paraître que je devrais bientôt recevoir...
Que vous souhaiter Georges? De relire cet essai? Peut-être. Mais si vous vous trouvez heureux ainsi, ma foi pourquoi changer? Je ne vous souhaite donc que deux choses, à vous Georges, qui n'êtes pas mon ami et dont je ne suis pas l'ami: puissiez-vous toujours vous souvenir des entraves que votre âme délicate dresse entre vous et l'amitié de ceux qui vous croisent, enfin que malgré celles-ci, il se trouve toujours des Jules ou des Fred qu'aucun chausse-trappe ne pourra arrêter.
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Notes:
* Ce même frangin me baptisa d'un autre surnom gentiment moqueur, peut-être vous raconterai-je un jour comment PnP faillit devenir une signature d'appoint pour ma chétive carcasse.
18:00 Écrit par Tangleding (Webmaster) dans L'huile sur la barbe d'Aaron | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Tags : amitié, barbe, filtre, misanthrope, ami, Renaud Camus, réfugié politique |
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Commentaires
Beurk ! la barbe anarchique, en plus ça pique, quelle horreur !
la seule fois que mon cousin a joué à se faire pousser des plaques de poils drus, on l'a surnommé le primate, ce qui est tout de même moins drôle que le "réfugié politique", je vous l'accorde.
cet âge est sans pitié.
Écrit par : camille | vendredi, 08 février 2008
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