vendredi, 15 février 2008

L'ombre de Vialatte

On parle beaucoup de Vialatte sur la blogobulle ces derniers temps. Avec ma modestie coutumière je ne peux évidemment pas m'empêcher de penser que j'y suis pour quelque chose. Ce en quoi je n'ai pas tout à fait tort car après tout je fais partie de cette blogobulle et je parle de Vialatte. On voit par là que le taulier ne manque pas de bon sens même quand il se laisse aller à ses excès égotistes. Du reste, tout le monde ne peut avoir la modestie du brave capitaine Panier qui, blessé à mort, quitta ce monde avec ces mots exquis: "Adieu, Panier, vendanges sont faites!".

Vialatte ne s'en remit jamais tout à fait, et, s'il faut l'en croire, il ambitionnait de prendre congé des vivants avec autant d'humilité*. L'élève en la matière dépassa sans doute le maître qu'il s'était donné: Vialatte quitta la vie en toute discrétion, de la même façon que l'écrivain notoirement méconnu qu'il était, selon ses mots propres et pleins de malice, fit son entrée dans la littérature. Par la petite porte des chroniques plus que par la voie royale du roman, ce en quoi on ne peut s'empêcher de penser que le sort est parfois injuste, puisque lisant Les fruits du Congo, on a l'impression de lire ses chroniques et un roman tout à la fois.

Le bruissement vaniteux de cette misérable et fascinante blogosphère si bien peinte par Marc Sefaris s'est donc empli, l'espace d'un instant sans doute, du nom délicat et ciselé qui ne pouvait que mener son porteur à ses intemporelles chroniques: Alexandre Vialatte. Il promène sa silhouette improbable et solitaire dans les méandres de la toile, on n'est guère surpris, tout d'abord, de le croiser sur les chemins de l'Auvergne violette et par-là-même absolue, pas plus que de le rencontrer à plusieurs reprises en s'enquerrant des dernières nouvelles de l'homme**, on l'entrevoit un peu plus tard chez le comte de Champignac, auparavant un cuistre, que par un reste de décence je ne nommerai pas, avait invoqué son fantôme borgne et frivole avec insistance et pas toujours sans arrière-arrière-arrière-pensée, allant jusqu'à se permettre le crime de lèse-littérature en sacrifiant la closule chronique de l'auteur à quelque gueguerre inconséquente (ce dont le gamin qui en lui sommeille s'excuse platement à ce que l'on m'a dit...)

L'ombre de Vialatte plane donc sur le blogo-scalénoèdre, pour de bonnes ou mauvaises raisons, et l'on ne peut que s'en réjouir. En tout cas il n'y a pas lieu de s'en lamenter quoi que l'on pense de l'empan blogistique. Pour la simple raison que l'ombre de Vialatte a toujours plané sur la blogobulle. Quiconque tient un blog, aussi médiocre soit-il, se veut l'enfant illégitime du chroniqueur de la Montagne, qu'il le connaisse ou pas; la chose ne se discute pas. Quant à l'inconditionnel d'Alexandre Vialatte qui tient un blogue, son cas relève de la psychopathologie irrémissible, le complexe d'e-dipe est alors par trop patent, encore que rarement assumé. J'en vois qui grognent, grommèlent et ronchonnent: "Comment? Vous osez comparer votre étr#n skybloguesque aux Dernières nouvelles de l'homme?"

En un sens, j'ose. Etant bien convaincu d'une chose: Alexandre le grand et magnifique, aurait sans peine su dépasser de ses larges épaules la mesquine criticature, et faire jaillir du vaniteux bruissement blogosphérique ce qu'il contient, sans même le savoir, d'inattendu, de savoureux, en un mot de breton-chinois. Oui, je crois qu'il était tout à fait homme de lettres à écrire une fort belle chronique sur cette misérable blogosphère que certains vomissent à grands traits faute de pouvoir se hisser à la hauteur des amoureux de la langue et de la vie, dans le sillage irréfutable du gypaète barbu (qui comme la femme remonte à la plus haute antiquité) et des oiseaux du mois, dans le ciel infiniment gris à force d'être bleu, où plane, discrète et inattendue, l'ombre apaisante de Vialatte.

Et c'est ainsi qu'Allah est grand. ****

 

 

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Notes:

* Le summum du bon goût en matière de "derniers mots" c'est encore d'expédier les affaires courantes tel le vieillard de la fable décrit par La Fontaine. A défaut, on se contentera de ne rien dire, signifiant ainsi au monde qu'on n'ignore pas combien notre disparition l'affectera peu. Si, ignorant de l'agrément incomparable de la vie de château, vous n'êtes pas parvenu, malgré tous vos efforts, à mourir dans la solitude, cloitré dans le misérable studio de votre habitation à loyer modéré, on admettra que tous vos efforts visant à l'économie de râles seront appréciés par votre entourage comme un signe très certain d'humilité et d'ultime savoir-vivre. Ne vous en privez pas. Enfin si comme le regretté Henri Salvador*** vous êtes une vedette, et qui plus est très peu dérangeante, abandonnez l'idée de ne pas ennuyer les gens une dernière fois en claquant la porte de ce monde: les médias annihileraient de toute façon tous vos efforts.

** Joël Périno qui tient le blog "Dernières nouvelles de l'homme" a mis en ligne dans son intégralité la chronique d'Alexandre Vialatte intitulée "Joie et misères du polygame". Cela vous donnera un aperçu plus large que mon florilège de citations. Je n'ai pas voulu le faire ici pour des questions de droits d'auteur... Cela dit je trouve que ce n'est pas en écoutant 30 secondes d'un morceau qu'on peut se décider à acheter un disque. Et même si chaque blogueur adepte de Vialatte met en ligne une chronique, ça en fera quelques unes mais pas de quoi tenir un recueil Julliard. Bref ce n'est pas strictement légal mais ça ne me paraît pas immoral...

*** Pourquoi regretté? Mais je l'aimais bien, ce nonagénaire lubrique! D'ailleurs si je dois abandonner sur le tard mon originalité légendaire en vieillissant avant de mourir (modestement ou non), je souhaite résolument - à défaut de pouvoir rester vert - terminer vieillard libidineux. La vieillesse est un naufrage soit, mais ô combien joyeux pour le marin encore chargé des souvenirs du dernier bordel.

**** J'avais contracté une dette improbable envers Vialatte en prosti-pastichant la closule de ses chroniques pour régler quelques comptes. Même sans méchanceté ce n'était pas faire honneur au divin chroniqueur. Le peintre subtil des émois et excès adolescents qu'il fut comme romancier me l'eût sans doute pardonné malgré mon âge avancé. J'espère que cette note me permettra de voir M. Panado, ou plutôt de l'avoir vu. Ce n'est qu'à ce prix que l'on peut être bien tranquille de ce côté là, ainsi que l'a noté Restif...

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Commentaires

Ah, Tang !
A quand un échange de lien entre nos deux plateformes ? :D

Ecrit par : MC | mardi, 04 mars 2008

Bonjour MC,
Je suis ravi que vous fassiez remonter ce billet qui n'avait pas eu de commentaire en propre (eh Restif je me souviens de votre compliment dans un autre commentaire et vous en remercie bien sûr!). J'ose espérer que vous connaissez Vialatte?

Pour ce qui est des liens je ne les échange pas, j'en mets sans demander la réciproque et ne rétribue pas toujours les mises en lien... votre "cabinet" était dans ma blogliste mais suite à son arrêt j'avais mis à jour mes liens en le supprimant...

Entretemps cependant mon désintérêt pour la politique s'est assez nettement accentué... Mais votre style ainsi que j'avais pu vous le dire n'est pas désagréable... Vous pourriez je pense l'utiliser à meilleur escient (la vie plutôt que la politique, ma marotte)... Cela dit je trouve salutaire que des plumes gauchisses répondent aux droitiers d'ILYS... Je souhaite rester libre d'où mon refus de participer à MD comme à ILYS (qui de toute façon se sont bien gardés de tenter de me débaucher...)

A +

Ecrit par : Tang | mardi, 04 mars 2008

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