dimanche, 21 septembre 2008
L'amour caché sous la tôle
Dans mon jeune temps j'étais quelque peu passionné de belles bagnoles. Je dessinais des silhouettes de coupés arrogants d'aérodynamisme et de célérité promise. Et de fait, ces dessins qui envahissaient mes cours illisibles ont tenu leurs promesses de vent : ils s'en sont allés avec ma juvénile attraction pour les bolides modernes, et je souris aujourd'hui de cette époque avec indulgence. C'est sans doute cette indulgence pour le ridicule de mes amours de jeunesse, pour mes faiblesses passées en général qui m'éloigne de la foi catholique malgré que j'en aie. Le diable surveille avec gourmandise l'écoulement du temps : il sait que l'Eternité ne lui appartient pas et se contente de cette illusion dont nous nous berçons avec tant d'empressement.
Que ne suffit-il de savoir ces choses pour être Saint? Mais la piété est de se taire pour faire. Trop souvent nous parlons pour nous exonérer de nos dettes véritables : actes d'amour à portée de main qui coûtent déjà trop cher à nos coeurs desséchés. Aussi nos paroles sont-elles quelquefois d'authentiques blasphèmes qui méprisent l'héritage quand bien même fragmenté du Verbe de Vie.
Il est des choses qu'il faut dire cependant, des moments de grâce nous sont donnés que nous devons accepter jusque dans notre indignité. C'est une chose que je sais, la seule raison peut-être qui me fait écrire en sachant de moi ce que sait Celui qui voit tout, Celui aussi qui pleure de toute éternité nos lâchetés, nos vanités et nos mensonges.
Ecrire non pour rendre compte mais pour rendre grâce. En sachant que cela n'excusera aucun de mes péchés, de mes crimes. Qu'importe que la Grâce fût ou non méritée : cette comptabilité ne relève pas de la même trésorerie d'infini! Il nous faut nous acquitter ici bas de tout ce qui nous est donné, même de ce que nous n'avons pas su recevoir : car le propre de la Grâce est de n'être jamais méritée a priori. Et la sentence tombera, mais dans l'autre temps, celui d'où nous vient la Vérité : viendra alors le Jugement et nos bassesses et nos grandeurs défileront devant nous comme elles ont défilé devant le Fils Crucifié, aimant et muet pour recueillir nos prières. Ce n'est pas aux hommes de juger, j'écrirai donc en laissant dans le secret ce qui sera jugé dans l'éternité par le Père qui est dans le secret. Ce qu'il a donné j'étais libre de le recevoir, aussi avait-il raison de me le donner, et moi tort de ne pas vouloir le prendre. On manque toujours d'amour en notre désert mortel, non qu'il ne nous soit donné, hélas nous refusons de lâcher nos fausses pierres pour accueillir celle qui brille en son intérieur. Inutile souffrance ajoutée à celle de la Croix pour l'éternel Eveillé qui nous regarde dormir en son éternelle agonie. Bénis soient ceux qui prient pour que ne soit pas vaine cette souffrance à jamais crucifiée, cet Amour infini pour nos méprisables chutes. Des mains incrédules ont dressé la Grand Croix pour que notre Chute se poursuive sous la Nouvelle Loi, celle de la Grâce. Acceptons-la.
Aujourd'hui la grâce est venue d'une carcasse de ferraille. Elle brillait de tout son lustre, vanité des hommes en son commencement, la grâce se déposa sur elle pour faire renaître l'amour. J'allais harceler quelque boulangère, chez qui j'ai trouvé quelquefois des gâteaux de mon enfance casablancaise que l'on nommait cochons bien qu'ils prissent tout autant la forme de pingouins, de pêches ou de figues. Gourmandise et nostalgie se rejoignaient comme cela arrive assez fréquemment.
Je passais alors devant une vieille Simca bleue, une 1301LS je crois. Trente ans dans les roues et toujours gaillarde, entretenue avec amour par son propriétaire. J'allais poursuivre ma route mais derrière moi une voix s'arrêta sur ce prodigieux défi à la modernité.
C'était un vieux couple, lui en short pour profiter du timide été, elle un peu forte, cheveux teints du roux qui s'enfuyait sans doute, plutôt habillée, avec un petit médailllon tout à fait désuet et charmant. Son mari était visiblement amateur de belles voitures rétro, celles qu'on remarque vraiment au milieu de nos zombies de composite bardés de capricieuse électronique. La conversation s'engagea donc sur le noble vestige automobile, tout pimpant et l'espace d'une bonne vingtaine de minutes la course du temps s'inversa presque, ce fut un grain dans la machine déshumanisée où ces vieux tentaient de se débattre de leur maigre forces, tandis que je m'y noie chaque jour déchiré de contradictions, humain à en pleurer et oublieux de l'impétueuse insignifiance de ma jeunesse impuissante. Promenade chancelante d'une âme sur la digue incertaine qu'a bâtie le siècle pour faire face aux rouleaux de désespérance que nourrit, inlassable, l'océan de nos lâchetés...
Nous nous arrêtâmes pour redevenir humains, superbe et dérisoire défi lancé à la face arrogante et glacée de la Machine. Grains de sable imminemment broyés pour nourrir l'impavide sablier de notre Chute. Et cependant la texture de l'argile originelle se devinait, pleine des promesses du Créateur.
L'improbable vieillard s'épancha de tout ce qu'il ne disait plus dans ce monde qui enterre avant l'heure, pour mieux chanter une jeunesse de façade, mensongère et morte avant d'avoir fait semblant de danser. Sa femme l'écoutait, palliait avec la force discrète et attentionnée de l'amour les faux-pas de cette mémoire véhémente de passion brouillonne. Et moi j'étais dedans et dehors, sensible à quelque chose d'intemporel né de cette automobile d'une époque que je n'avais pas connue mais qui se donnait à moi en ces instants, et qu'il fallait accueillir. J'ai triché sans doute, je crois qu'il le fallait. Mais Dieu est bon et je pus prendre ma place et elle seule lorsque le propriétaire sortit attiré par les éclats passionnés de la conversation pour s'y joindre.
Alors je devins presque spectateur, et je vous jure que de nous trois j'étais le plus vieux. Car leur jeunesse revenait par vagues de souvenirs et moi je ne voyais que l'avenir qui se dessine, celui d'un monde sans voisins, sans souvenirs communs, un univers de vies fragmentées plus dépeuplé que leur vieillesse-même que ce monde naissant nie avec un mortifère aplomb. Lui revivait dans sa passion des vieilles mécaniques qu'il avait d'abord connues jeunes lorsqu'il l'était lui-même, elle plus discrètement mais plus fort encore dans sa nostalgie des jours passés et de l'amour affrontant le temps. Il était beau son amour récompensé si maladroitement par ce vieillard fébrile de passion égoïste et qui cependant voulut écourter la discussion – sans y parvenir - pour ne pas fatiguer sa femme, qu'il sortait de temps en temps (sic) mais qui ne pouvait rester longtemps debout... Oh, elle ne dit rien, se contenta de tiquer en secret par amour pour lui qui n'avait rien vu. Et le vieil arabe à la Simca, plein de ferveur pour ces augustes épaves d'une ère automobile révolue, qu'il gardait vivante en retapant à l'ancienne ces assemblages de tôle patiemment attendue par la rouille et la casse. Je voyais tout cela, et j'étais presque plus nostalgique qu'eux car ce n'était pas d'une époque perdue que nous parlions mais bien d'éternité.
Je sais désormais que ce n'est pas une guerre de religion qui nous menace en vérité. C'est l'indifférence, elle nous enterrera bientôt. Car le couple de « souchiens » et cet immigré sans doute marocain, bientôt rejoint par son fils à peine plus âgé que moi, eux quatre ils étaient encore des hommes, ils parlaient du temps où les garagistes avaient les mains noires de cambouis, où chacun pouvait ouvrir son capot sans se croire dans un film de SF. Ils parlaient et ils se connaissaient, et renaissait leur passé commun dans le feu du souvenir ravivé par la nostalgie. Mais moi j'entre à reculons ou en chantant selon je ne sais quel caprice dans un monde qui sera chaque jour plus étranger, celui des voitures « consommables » qui ne laissent aucun souvenir, et des mallettes électroniques abstraites de garagistes habillés comme des chirurgiens. Celui des voisins qui ne seront que des noms dans le meilleur des cas, et le plus souvent moins que des étrangers à ma porte.
La fracture qui se dessine et creuse un peu plus chaque jour le gouffre qui engloutira notre humanité est là. Et les flammes de terreur et les vagues d'immigration et de xénophobie, tout cela est encore trop humain, trop incarné et disparaîtra.
Et pendant que certains vomiront leurs prêches guerriers, d'autres cracheront leurs soupçons contre les arabes, mais leurs épiceries hors de prix et de tout horaire raisonnable laisseront progressivement place à ces distributeurs automatiques de boustifaille et de pizza ouverts 24h sur 24 qui sortent discrètement de l'asphalte. Ouvrez vos putains d'yeux, de grâce, et voyez les rouages de la Machine qui poussent leur froide domination et nous broient de leur musique affreusement mécanique, contemplez le désert de boutons et d'écrans qui s'étend chaque jour sous nos doigts résignés.
C'est Babel qui se reconstruit à l'horizontale. A nouveau l'homme se croit Dieu au lieu de croire en Dieu. Nous n'avons jamais tant eu besoin de Lui, nous n'avons jamais tant eu besoin d'Amour. La Chute va s'accélérant, par une dérision absolue c'est sa loi physique et divine. Demain nous aurons vraiment besoin de Dieu pour continuer à être des hommes, même en chute. Il faut prier, ceci est ma prière.
T.S. (Gentilly, le 14 Juin 2008)
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PS: Sur la question de savoir si le faire doit prévaloir sur le dire, lire ce billet du Grand Charles citant Kierkegaard (parce que ca fait bien de citer Kierkegaard il faut le reconnaitre, peut-être mieux encore que citer Péguy!): le poète est l'amant malheureux du religieux...
PPS: Merci à Marcel pour m'avoir rappelé que "prêche" était masculin. Notez que je dis "rappeler" parce que cela est, mais ce n'est pas le moins du monde une excuse de l'avoir su, bien au contraire!
16:30 Écrit par Tangleding (Webmaster) dans * Rendre Grâce, @} Le Salut par les femmes, Invendus, L'huile sur la barbe d'Aaron | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Tags : simca, tôle, amour, dieu, christ, arabe, souchien |
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Commentaires
Simplement : merci.
Écrit par : Manu C | dimanche, 21 septembre 2008
De rien Manu. Vous êtes ici le très bienvenu. La parution de ce billet m'a peu coûté, il date comme vous le voyez de juin dernier et dormait paisiblement dans mes documents...
A bientôt je l'espère.
Tang
Écrit par : T | lundi, 22 septembre 2008
"Nous nous arretâmes pour redevenir humains. " &
"L'indifférence nous enterrera bientôt" : Eh oui, l'indifférence et le diable ont beauoup de choses en commun.
Continuez ainsi, Tanguy. C'est très beau. Et vous avez raison : cela ne coûte rien. Cela permet de recevoir en premier lieu, le don que d'autres reçoivent ensuite de vous.
Écrit par : solko | lundi, 22 septembre 2008
Tiens, je ne vois aucune raison de commenter votre billet. Mais comme vous finissez en évoquant Babel, je me demandais juste si vous aviez lu Babel (sous-titre: orgueil, confusion et ruine de la littérature) de Roger Caillois, livre magnifique, qui date de 1948. Voilà.
Écrit par : Pascal Adam | lundi, 22 septembre 2008
Bonsoir Solko,
Oui vraiment, le diable a plus à voir avec l'indifférence qu'avec la haine...
Concernant le métier, oui le faire, ce sera bien assez.
Merci d'être passé.
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Bonsoir Pascal,
Votre commentaire est d'autant plus bienvenu que vous avez l'élégance de me suggérer une lecture. Je n'ai pas lu Babel de Caillois et vais tâcher d'y remédier. J'ai d'ailleurs très peu lu et brûle de rattraper le temps perdu. (Actuellement outre de petites lectures "de transport", je lis le Désespéré de Bloy, sur les conseils de l'ami Restif, malheureusement je n'ai qu'une édition sans note et c'est assez fâcheux je le crains)
Merci à vous.
Écrit par : t | mardi, 23 septembre 2008
Bonjour Tang,
J'espère que vous allez bien. Je sais que vous y êtes attentif : prêche est du masculin.
Marcel...
Écrit par : Marcel | jeudi, 16 octobre 2008
Merci Marcel (Karapil?)
Je tâcherai de corriger cette bourde en effet dès que j'aurais une connection plus généreuse que mes entrechats à la sauvette en cybercafé. Encore une fois merci.
T
Écrit par : T | jeudi, 16 octobre 2008
Je tombe ce soir 2 décembre, par hasard (?) sur votre texte magnifique. (et en ouvrant les commentaires pour vous dire que je le trouve très beau, je vois que des gens de goût sont déjà passés par là vous le dire lors de sa "parution", j'ajoute donc mon merci;c'est le contraire du cynisme, c'est tout ce que j'aime)
Écrit par : Sophie L.L | mercredi, 03 décembre 2008
Le hasard n'existe pas Sophie... Merci, et justement mon père m'appelait ce soir pour me demander les titres qui me feraient plaisir pour Noël, je repense à quelque Babel si prometteuse que me conseillait Pascal que je remercie à nouveau...
PS: Il y a dans cet texte un gros déchet, une phrase que j'ai voulu ajouter et qui n'a rien à y faire. J'ai eu la flemme de travailler à l'incorporer ou à pondre un autre billet là dessus. tant pis.
PPS: Hum quand j'aurai repris un texte plus "ambitieux" vous aurez de mes nouvelles Sophie. Merci en tout cas.
Écrit par : Tang | mercredi, 03 décembre 2008
"Le diable surveille avec gourmandise l'écoulement du temps : il sait que l'Eternité ne lui appartient pas et se contente de cette illusion dont nous nous berçons avec tant d'empressement."
Est-ce celle-là, la phrase? J'ai bloqué un moment.
Voulez-vous nous rendre le diable sympathique?
- Si c'est le cas vous m'intéressez, Tang... J'ai pas mal travaillé autrefois à cerner le sujet...
- Il existe encore sur le net un vieux blog à moi inaccessible au public, dans les archives duquel, si nous devenons amis tous les deux (une fois que les remous du sillage de la comète seront éteints), j'aimerais bien un jour aller puiser pour vous.
Écrit par : Millie | mercredi, 03 décembre 2008
Et, bien sûr... C'est un très beau texte, Tang.
Un texte émouvant.
- Comment, partie pour vous féliciter, ai-je finalement clos la boite sans réussir à le faire?
Écrit par : Millie | mercredi, 03 décembre 2008
Je suis une vieille tôle...
Oui, quelles pauvres carcasse rouillées faisons-nous!
Tout juste bonnes pour la compression césarienne. ;)
"La compression césarienne" ou l'avortement de la modernité, ou la création artistique au forceps.
http://nga.gov.au/International/Catalogue/Images/LRG/116254.jpg
Dans les mêmes tons que le cube, une pauvre Simca bleue droit surgie de la france gauloise des films de mon enfance avec Pierre Richard, ou du Journal de Spirou :
http://faimg1.forum-auto.com/mesimages/162352/SIMCA%201200%20S%20BLEUE%20GRISE%20AVG%20GRENOBLE.jpg
snif.
Écrit par : Millie | mercredi, 03 décembre 2008
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