jeudi, 29 avril 2010
Si je regarde
Si je regarde le dos de ma tante, de plus en plus courbé, si je regarde les avant-bras de mon père, ses avant-bras musclés qui tout doucement, comme imperceptiblement, deviennent ceux d'un vieillard, si je regarde sans dire un mot, je sens mes yeux mangés de larmes. Mais je ne pleure pas, j'ai appris à contenir la tristesse de l'éphémère.
Le calme s'installe, lentement, dans les étages, dans la cuisine et dans le magasin de l'ancienne quincaillerie. Colette marche doucement, de plus en plus en se tenant aux rampes, aux meubles, à tout ce qui tient et qui lui prête un peu de cet équilibre qui peu à peu l'abandonne. Il y a de moins en moins de chats dans la maison. Ils ont été dix-huit, il n'en reste déjà plus que sept. Beaucoup ne sont plus très jeunes pour des chats et dorment de plus en plus longtemps, paisiblement. Ils ne jouent plus guère, même Noah si roublard autrefois, celui qui tentait de fuguer tant qu'il pouvait, qui pourrait encore en y croyant mais qui n'y croit plus. Tout a l'air de dormir.
La maîtresse des lieux et des chats aimerait ne pas partir avant eux, pour qu'ils ne soient pas piqués. Moi j'aimerais qu'on me la "garde" jusqu'au moment de partir, mais ça ne sera sans doute pas possible et ce n'est sans doute pas souhaitable.
Colette a 78 ans, elle est notre tante, la sœur de notre père, de quinze ans son ainée.
Dans sa petite cuisine le frigo minuscule est toujours là. Mais on ne bloque plus la porte avec le tendeur accroché à la poignée. Pamela, la petite noire caractérielle, qui devait faire 4 kilos à tout casser et tenait à distance tous les autres - à part Choupette - savait ouvrir la porte si on oubliait le tendeur. Elle est morte, depuis plusieurs années, je ne me souviens pas.
Plus tard, dans l'après-midi. Je suis l'allée jusqu'à ce que le chien aboie. Il s'appelle Bobby, bien que la niche en bois peint porte nom "Nena". Maintenant c'est lui. Il veille. Je dresse ma main ferme pour qu'il se calme, signe de paix des indiens, d'après certaines BD de mon enfance. Le jardin est nickel, la maison au bout est tranquille, la maîtresse sur le seuil s'avance vers moi, maman est à côté.
Marie-Jo a 88 ans, je l'apprends de sa bouche. Elle veut sortir son salon de jardin. Une table en fer forgé et bois vernis, un banc itou. Ca pèse deux tonnes, elle a acheté ça il y a quinze ans au rallye qui depuis s'appelle superu. Elle voulait sortir ça avec ma mère qui trouvait ça trop lourd, je retourne chercher mon père qui attendait dans la kangoo que je ramène maman.
Nous transbahutons la table puis le banc. Il faut mettre ça sur la terrasse pavée d'ardoise, à l'ombre de la maison. D'abord déplacer le charnier où la terre et un plant d'hortensia remplacent le lard fumé d'autrefois. Mon père ruse, fait glisser et tourner le mastodonte en terre cuite. Enfin nous plaçons le salon et buvons un muscat. L'effort m'a réchauffé après ce long bain glacé de fin avrilà la grève du Man, mon premier, avec papa.
Marie-Jo raconte son temps, son mari mort à quarante-deux ans. On ne sait pas de quoi, Colette nous dira qu'il était affreusement alcoolique. La vie de Marie-Jo est une longue misère. La vie à la ferme, rude, elle voulait tenir un commerce comme a fait notre tante. Pour finir avec la même retraite misérable. Marie-Jo parle en francs, ca fait 3000. Colette m'a dit 400€ et quelques.
Quand elle a onze ans, Marie-Jo, ses frères et sa sœur perdent leur mère. Elle dit : "C'est dur de perdre sa mère quand on est tout petit." Elle pense à ses petits frères mais son coeur pense à ses onze ans. Sa sœur ainée de deux ans et elle élèveront les petits. Fin des études, le champ requiert leurs pauvres bras. Elle regrette pour la grande qui était douée.
Le mariage plus tard, le mari meurt - on sait comment. Puis un fils disparait, laissant trois orphelins, qu'elle élèvera par dessus le fossé. Elle parle du grand qui jouait de la musique dans la grange, avec ses amis. Les voisins n'aimaient pas. Elle préfère ça à ce qu'ils boivent, je pense qu'ils buvaient quand même.
Tout le temps qu'elle parle je regarde ses mains. Maigres et veineuses comme d'un Christ en croix. Elles tremblent, et les mouvements de son cou sont vifs et imprévisibles. J'aimerais que ce ne soit pas Parkinson, je n'en sais rien. Pas médecin. Elle a une prothèse à une oreille, les yeux se voilent d'un début de cataracte. Elle trouve que mes parents ont de beaux enfants, que je suis un bon garçon. Elle le leur dit. Mon père regarde ses pieds, ses mains, répond par monosyllabes.
Je la regarde, elle a l'air plus fragile que du petit bois sec. Mais le jardin impeccable, la maison au soin irréprochable, je sais que c'est elle. Seule. Du matin au soir, et le matin commence tôt pour cette ancienne fille de ferme, elle abat la besogne du jour, silencieusement. Le téléphone sonne, un damné de démarcheur qu'elle envoie bouler. Elle nous dit que c'est chaque jour, plusieurs fois. Je serre les dents, les poings, maudis cette époque de charognards.
Elle, ça la fait rire. Béni soit le seigneur. "Ce qui arrive est adorable, dit Bloy." Elle ne l'a pas lu mais sait, cette sainte femme. Saint-Pol et le monde tiennent par elle, notre tante, la grand-mère de Yohann. D'autres que je ne connais pas ou pas encore. Je le sais sans l'avoir lu.
Aujourd'hui enfin, j'ai longé l'allée Ernest Renan, jusqu'à la maison de Thérèse, la grand-mère de Yohann. Je n'ai pas de nouvelles de son petit-fils, je cacherai cette inquiétude. J'arrive avec mon pot de muguet à planter dans son jardin, impeccable évidemment. Elle est devant la porte de la cave, inquiète. Je la trouve encore vieillie depuis l'été. Elle se rassure en me voyant, me fait entrer à l'étage.
Nous nous asseyons, elle est encore perturbée par l'inquiétude de ma venue du côté inhabituel de l'allée. Elle ne me sert rien mais me parle. Me raconte les deux cambriolages qu'elle a subis ces derniers mois. Elle a toujours tout laissé ouvert sans se méfier. Mais un maraudeur est venu, a piqué ses sous à deux reprises, de grosses sommes pour elle, en liquide dans son porte-feuille. Pendant qu'à l'arrière elle chaffusatit au jardin. La première fois elle a cru qu'elle perdait la boule, de voir son argent disparaïtre. La seconde la méfiance de la terre a parlé, elle a pensé à ce type un peu louche qui disait chercher un chien mais qui n'avait pas du tout l'air de chercher un chien...
Depuis, elle ferme, elle l'a vu roder encore une fois. Un voisin l'a choppé dans un coin, on le connait. Il lui a dit: "Je te revois par ici je te fais ta fête." Il ne reviendra plus.
Mais Thérèse ferme chez elle maintenant. Le temps l'a voulu. Le temps c'est ce vilain maraudeur au RSA qui fout sur la paille les vieilles gens dont le chien est mort - elle avait Axa, un berger belge, noir, peureux comme un lièvre mais qui aboyait fort.
Elle me sert un café, du cake finalement après m'avoir parlé de cet épisode. Nous parlons du passé. Elle dit: "On a passé de bons moments, il faut que ça continue, c'est trop bien." Sic, avec un accent breton lent et ses yeux qu'elle pose sur moi fermement. J'ai envie de pleurer mais je ne pleure pas.
Je lui donne des nouvelles de son petit-fils. Elle me raconte quand à 21 ans il a obtenu son premier emploi dans la boite d'informatique où il vient de changer de mission, justement. Elle me dit que son mari était trop fier de son petit-fils quand il a appelé pour annoncer l'heureuse nouvelle.
Alors elle a mis ses mains devant ses yeux pour que je ne vois pas. Ça m'a débordé les yeux d'un coup, j'ai dit que je comprenais mais qu'est-ce que je comprenais? Elle a eu un embryon de sanglot en disant : "Ça fait deux ans..."
Puis voyant mes yeux humides comme les siens elle m'a souri un peu triste en m'expliquant que ça revenait parfois comme ça, puis qu'elle se reprenait. J'ai repris une tranche de cake, on a parlé encore. Puis comme midi était un peu passé je suis parti en l'embrassant. La mer était basse, j'ai quand même pris des photos de l'anse du haut du chemin du Paradis. Et je suis descendu jusqu'à Ker Sané, la vieille maison paternelle où le gaz de ville n'arrive pas encore. Dans le jardin j'ai cueilli des fleurs sauvages, un rameau d'églantine au parfum doucement voluptueux. Puis par le chemin du champ-de-la-rive je suis remonté avec mon bouquet pour retrouver Colette et déjeuner sur la table en formica rouge de sa petite cuisine. Au dessert nous aurons des baghrir, les crêpes-éponges au miel que ma sœur Myriam nous a faites avant de rentrer à Montigny.
PS: J'apprends tout à l'heure que mon père veut faire venir le gaz de ville dans la vieille maison familiale. Auparavant il amenait des grosses butagaz bleues. Lourdes, très lourdes. Cet été pour la première fois, je me souviens qu'il m'a laissé la prendre du coffre de la kangoo et l'amener jusqu'à la cuisine. Je l'avais prise sans dire un mot, sans lui demander son avis.
---------
Note: Je ne reprendrai pas ce billet. Jet brut, plein de clichés, de scories, de facilités. Mais tant pis. J'en connais au moins une qui sera contente. Par ailleurs l'ami qui ne donnait plus signe a appelé, son téléphone était depuis dix jours débranché. Je ne sais comment cela se fait, il a parlé longtemps avec sa grand-mère le jour même de ma visite. Ainsi elle n'aura pas reçu les coups de fil des seuls démarcheurs. Ne dirait -on pas le sceau de la Justice?
(Photo: la pointe du raz, en février je crois.)
02:27 Écrit par Tangleding (Webmaster) dans * Rendre Grâce | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) |
Imprimer



Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://tangleding.hautetfort.com/trackback/2722767
Commentaires
Non, surtout ne le reprends pas, il est parfait comme cela.
Écrit par : Lelapinblanc | jeudi, 29 avril 2010
Lelapinblanc a raison (et en plus ça sera bien moins fatigant!). Vous êtes très bien dans ce registre (je me rends compte que cette phrase peut sembler cynique mais elle ne l'est pas). Ce texte est très beau, la fin du PS y ajoute quelque chose d'incroyablement cruel sous la douceur, sûrement à votre insu: le "sans dire un mot sans lui demander son avis" a un double tranchant terrible! Bon. Mais vous savez tout ça.
Ah et aussi: vive l'arrivée des grandes photos!
Écrit par : Sophie | jeudi, 29 avril 2010
- Lelapinblanc :
Merci Manu. Je l'ai cependant un peu retouché, en tâchant de ne pas surécrire. J'espère y être parvenu. Je décanterai ces modifications au fil des jours.
- Sophie :
J'aime beaucoup vos premiers mots, très aliciens: "Lelapinblanc a raison". Je ne pense pas que ce soit à votre insu... Chère Sophie, ce PS en effet a son importance, vous êtes une fine lectrice. Et j'imagine bien que vous ne croyez pas un mot de cette précision : "à votre insu". Le double tranchant cruel de la vie même. J'y suis sans cynisme bien sensible. Comme à de moins douloureuses beautés quelquefois aussi, heureusement.
Mots de la grand-mère de cet ami, me voyant embué : "Tu es si sensible."
Je ne vois pas comment ne pas l'être, quand "par dessous" une musique de mots aussi triste accompagne un tel silence...
Merci pour votre commentaire, sa sincérité.
Écrit par : tanguy | jeudi, 29 avril 2010
Très beau et merci pour la photo
Écrit par : voyageuse | jeudi, 29 avril 2010
- Voyageuse:
Je vous en prie, voyageuse.
- Sophie :
Oui encore vous! Ah d'ailleurs, je suis heureux que vous vous réjouissiez des grandes photos: c'est encore moins fatiguant qu'écrire un billet qu'on ne reprend pas!!! Ah ah!
Écrit par : tanguy | jeudi, 29 avril 2010
salut tanguy
tèrs beau billet, comme les deux ou trois ou quatre qui proviennent de par chez toi.
J'aime, et ça n'a rien à voir avec la familiarité entretenue avec tel ou tel personnage.
A bientôt
j'ose le "bonne fin de vacances"
Écrit par : mika | vendredi, 30 avril 2010
- Mika :
Salut vieille mule! Merci, merci. Et d'oser, le bonne fin de vacances, car en effet, puisqu'elles doivent finir, qu'au moins elles le fassent en beauté!!!!
Bonne fin de WE... Et merci pour ce commentaire.
A bientôt, appréciable grigou!
Écrit par : tanguy | dimanche, 02 mai 2010
Écrire un commentaire